Une introduction à la dystopie

La dystopie est un genre littéraire très ancien, proche de l’utopie, dont elle constitue la face négative. Contre-utopie, la dystopie moderne existe déjà avec le poète italien Tommaso Campanella qui décrit dans « La cité du soleil » (1602) une société idéale alliant contrôle de l’Etat sur la vie privée y compris la procréation, persécution de toute transgression, interdiction de la propriété individuelle… Toutefois, cette « Cité » qui paraissait enviable à l’époque incarne aujourd’hui les dangers du fascisme et du totalitarisme.
Toute œuvre littéraire doit donc être resituée dans son époque.
C’est pourquoi il est plus usuel de limiter l’analyse aux dystopies contemporaines.

On fait apparaître le genre avec les grands textes du XXème siècle :

  • « 1984 » de George Orwell et son inspirateur Eugène Zamiatine qui décrit dans « Nous autres » dès 1920 les errements du totalitarisme soviétique,
  • « Le meilleur des mondes » de Aldous Huxley qui cerne les dangers du contrôle sociétal, de la surveillance médicale et du bonheur béat imposé par l’ordre établi au consommateur occidental.

En fait, chaque dystopie reflète une peur propre à son époque d’inspiration et d’écriture. Elle est représentative du groupe social d’appartenance de son auteur. La littérature dystopique doit donc tout au contexte et retrace, au travers des évolutions historiques, les terreurs, angoisses, craintes mais aussi rêves déchus, déceptions, désillusions de la société qui l’a vue naître.

De façon, certes, un peu schématique car les thèmes se recoupent, évoluent, renaissent, on peut en fait retracer l’histoire de l’époque moderne au travers des grands romans de la contre-utopie.

Ainsi, après la guerre, l’accusation du nazisme et du totalitarisme est majeure. L’une des dernières expressions de ce thème est due à Ismail Kadaré qui dénonce le système albanais dans « Le palais des rêves » en 1982.
Mais d’autres systèmes dictatoriaux ont pu, depuis, s’installer dans certaines régions du Monde. Ils ont inspiré de nombreux romans.

Le rejet de la science et de la technique, accusées d’être à l’origine de tous les maux de la société moderne, prolonge et accompagne cette remise en cause. C’est le cas de René Barjavel dans « Ravage » dès 1942. Ce thème se renouvellera avec la dénonciation du Nucléaire en de larges fresques apocalyptiques (« Malevil » de Robert Merle) puis avec la description des nuisances écologiques subies par la planète en liaison avec l’urbanisation et la surpopulation. Toutefois cette veine romanesque s’exprime surtout dans des textes qui dépeignent des sociétés postérieures à la Catastrophe. Mais là où il n’y a plus d’organisation sociale ni de règles, on ne peut dire qu’il y a réellement récit dystopique, comme le démontre le roman de Cormac Mc Carthy, « La route », publié en 2006.

La crainte des effets du contrôle étatique sur la liberté individuelle devient ensuite dominante. Les textes qui traitent ce thème opposent une société sans liberté mais riche aux zones extérieures sans contrôle mais pauvres. Alain Damasio décrit ce « totalitarisme qui a pris les traits bonhommes de la social-démocratie » dans son roman culte « La Zone du Dehors ». Jean-Claude Rufin aborde, pour sa part, ce sujet dans « Globalia » en 2004.

Le refus du fanatisme religieux sous-tend également de nombreux textes. Il a trouvé récemment avec « 2084 » de Boualem Sansal un renouvellement remarqué. C’est ce même thème que traite, de façon bien différente, Michel Houellebecq dans « Soumission ». La défense d’un statut libre pour la femme complète fréquemment le thème religieux. C’est le cas de l’œuvre maîtresse de Margaret Atwood, « La servante écarlate » (1985).

Plus proche de nous, le rejet des manipulations génétiques, du clonage et plus largement du « transhumanisme » irrigue les textes les plus récents, tel le roman de Marie Darrieussecq « Notre vie dans les forêts », même si Margaret Atwood avait déjà abordé ce sujet en 2003 avec « Le dernier homme ».
Les craintes liées à l’essor de l’Intelligence Artificielle et à la toute puissance de l’ordinateur, sujet traité maintes fois dans la science-fiction traditionnelle, apparaissent maintenant dans la littérature dystopique.

Enfin, la défense du bien-être animal et surtout la remise en cause de la prééminence de l’homme (l’anti-spécisme) fait une apparition nouvelle dans la contre-utopie. Dans sa forme extrême, c’est sans doute un des thèmes les plus contemporains.

Mais d’autres peurs devraient sans doute bientôt inspirer les auteurs :

    • l’immigration et le déplacement massif des populations, en écho au texte ancien et sulfureux de Jean Raspail « Le camp des saints » (1973),
    • la refondation des structures sociétales, à la suite de l’effondrement des bases du néo-libéralisme,
    • et toujours, de façon récurrente, l’ensemble des thèmes liés au Transhumanisme et à sa critique.

Par contre, la littérature destinée à la jeunesse n’a pas été prise en compte alors qu’elle est riche en récits dystopiques, surtout depuis une vingtaine d’années. Hélas, ces romans, sources fréquentes de films ou de séries TV, sont trop souvent formatés et répétitifs. Ils développent longuement, sur plusieurs tomes, les mêmes intrigues à la fois convenues et peu originales.

Pour conclure, il est nécessaire de clarifier le débat récurrent sur les rapports existant entre Dystopie et Science-fiction.
En effet, même si certains textes appartiennent, sans discussion, au domaine de la SF, même si certains chefs d’œuvre ont été abusivement classés dans ce genre, on ne peut inclure dans celui-ci toutes les productions littéraires dystopiques.

L’Utopie (et donc la Contre-utopie) précède, inspire, dépasse la SF.

Les thèmes dystopiques ont été abordés par les auteurs en dehors de toute référence à un genre littéraire.
Il en est ainsi, par exemple, de André Dhotel, Ismaïl Kadaré, Jean Raspail, Jacqueline Harpman, Kazuo Ishiguro, Céline Minard, Antoine Volodine, Marie Darrieussecq, Blandine Le Callet, Naomi Alderman, etc .
Leurs œuvres, souvent majeures, sont citées sur le présent site alors même qu’elles sont absentes des anthologies consacrées à la Dystopie, comme c’est le cas de l’ouvrage récent de Jean Pierre Andrevon (« Anthologie des dystopies », Editions Vendémiaire, 2020), plus cinématographique que littéraire, trés documenté mais trop marqué par la Science-fiction.

« Ecrire n’a rien à voir avec signifier, mais avec arpenter, cartographier, même des contrées à venir »

Gilles DELEUZE