CADAVRE EXQUIS | Agustina BAZTERRICA

La version publiée chez Flammarion sert de référence.

Le roman vient d’Argentine, haut lieu de l’élevage des bétails à viande. Ce n’est certainement pas un hasard.

Primée (prestigieux Prix Clarin) et saluée par la critique, l’œuvre n’est pourtant pas exempte de simplifications faciles ni d’artifices convenus. Mais aujourd’hui, en ces temps d’interrogation sur le statut de l’animal, le discours anti-spéciste gagne les milieux intellectuels et toutes les provocations qui condamnent l’élevage, l’abattage et donc la consommation de viande sont saluées avec enthousiasme.

Le livre n’atteint cependant pas la subtilité du roman de Vincent MESSAGE (« Défaites des maîtres et possésseurs »), il évoquerait plutôt des récits de science-fiction plus anciens, les fermes des « hommanimaux » de Norman SPINRAD (« Le chaos final », 1967) ou même quelques ouvrages des années 80 de Serge BRUSSOLO.

Quoi qu’il en soit, Agustina BAZTERRICA n’a pas ménagé sa peine, ses descriptions précises et détaillées de l’industrie de la viande font mouche et quand les animaux traités, les « Têtes », sont des humains, cela permet de rédiger quelques pages inoubliables et vite insoutenables si l’on cède aux processus d’identification recherchés par l’auteure.

Roman fort, donc, littéraire dans sa forme, il marque le lecteur surtout si celui-ci s’interroge sur les aspects morbides de la consommation carnée. Playdoyer « vegan », en quelque sorte, CADAVRE EXQUIS pose une pierre supplémentaire sur le mur qui s’élève peu à peu entre l’homme et la « viande ».

Le roman, publié en Argentine en 2017, a été édité en 2019 par Flammarion. 

L’ARGUMENT : vers une société anthropophagique

L’auteure fait disparaître, au milieu du XXIème siècle, les animaux de la surface de la terre. Ceux-ci sont victimes d’un virus, mortel pour l’homme par ailleurs.
Comme il n’est pas possible de se passer de viande, le cannibalisme est le seul recours envisageable. Au début, les émigrés, les pauvres, les handicapés, les vieillards sont sacrifiés. Ensuite, devant la forte demande, des élevages rationnels sont créés avec des humains génétiquement transformés, sans cordes vocales. La viande « spéciale » remplace alors les animaux de boucherie et toute la filière est modifiée pour s’adapter à ces nouvelles « têtes » de bétail.

Elevage, abattage, tannage des peaux, présentations bouchères, mais aussi sélection des reproducteurs, techniques d’insémination, choix des meilleures « têtes » pour la chasse,… sont explicités et donnent lieu, de l’intérieur, à des tableaux particulièrement évocateurs et bien sûr terrifiants.
L’auteure a visiblement une réelle connaissance des filières de la viande, il lui suffit de remplacer la matière traitée et le dégoût est garanti.
Les repas de fête fournissent l’occasion de déguster de bons morceaux (« sautés de doigts au vinaigre de Xérès et ses légumes confits »). Et lorsque ces abats (langue, yeux, hauts de cuisse) proviennent d’une « tête » avec « nom et prénom », cela est encore meilleur. En effet, certaines célébrités ruinées acceptent d’être chassées car si elles en réchappent, le maître de chasse rachète leurs dettes. Et puis, il y a aussi les volontaires de « l’Eglise de l’Immolation », sans parler des condamnés que l’on a conduit aux « abattoirs municipaux ».

L’INTRIGUE : les interrogations artificielles d’un chef d’abattoir

Marcos Tejo est responsable d’un des meilleurs abattoirs de la ville. Il supporte mal son travail et regrette les temps anciens, avant la « Transition », quand il accompagnait son père, lui-même propriétaire d’un abattoir traditionnel.
Sa femme l’a quitté, son enfant est mort en bas âge, sa sœur et ses neveux l’exaspèrent, son père devenu fou est mourant.
Il poursuit toutefois sa mission et le lecteur le suit dans tous les aspects les plus repoussants de ses fonctions.
Pour lui plaire, un client lui offre une « femelle », génétiquement pure. Il l’attache dans son garage, la lave, l’habille et, chose interdite et punie de mort, il a des relations sexuelles avec elle et la met enceinte.
Il la soigne, la prénomme Jasmin, lui donne des crayons de couleur pour qu’elle dessine… et il veille sur la grossesse.
Enfin le bébé doit naître. Marcos appelle sa femme, infirmière, qui procède à l’accouchement. Le couple récupère l’enfant qui devient LEUR enfant.
Malgré les injonctions de sa femme qui voit, avec Jasmin, l’opportunité d’obtenir d’autres enfants, Marcos tue la « femelle », car
« elle avait le regard humain de l’animal domestiqué ».
Ligne ultime de ce roman macabre.


 

La technique romanesque est simple et peu novatrice. Elle permet, au travers de l’identification, de créér l’effroi et le dégoût. Elle doit aussi pousser le lecteur à s’interroger sur la dimension humaine des animaux de boucherie.

La ficelle est un peu grosse et il n’est pas certain que le message anti-spéciste frappe juste. Mais les évolutions actuelles de la sensibilité des consommateurs dans les pays occidentaux peuvent laisser croire à Agustina BAZTERRICA qu’elle a atteint son but.

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