MACHA OU LE IVe REICH | Jaroslav MELNIK

La version publiée chez Actes Sud en 2020 sert de référence.

Jaroslav MELNIK dénonce, avant d’autres auteurs, la consommation de chair animale. Pour que la démonstration soit plus efficace, il a recours à l’artifice classique de l’assimilation de l’homme à la viande de boucherie.
Il suit en cela ses prédécesseurs, H.G WELLS et les « Morlocks » dans « La machine à explorer le temps », Norman SPINRAD et les « hommanimaux » dans « Le chaos final ».

Issu du monde totalitaire soviétique, bien qu’ukrainien, l’auteur crée un monde lointain où le nazisme renaît de ses cendres et domine la terre entière. Au nom de NIETZSCHE et de HITLER, l’humanité est divisée en sur-hommes et en sous-hommes, en dominants et en animaux anthropomorphes.

Parabole glaçante, le roman entre de plein pied dans la rhétorique des militants animalistes les plus contemporains.

Publié initialement en russe en 2013, le roman est publié en France aux éditions Actes Sud en 2020.

LE CONTEXTE 

Situé en 3896, dans un IVe Reich devenu planétaire, le roman mélange récit romanesque et articles philosophiques et sociologiques relevant de la revue officielle du régime « La voix du Reich ».

L’analyse proposée fait reposer sur Nietzche et le nazisme l’évolution du monde. Après l’échec du communisme, le nazisme a en effet pris le pouvoir en 2098. Il a créé une société stable, refusant l ‘industrie et la technologie et assurant au profit des « hommes véritables », un sous-prolétariat proto-humain, composé d’anciens hommes revenus au stade animal, les STORS. Ces derniers travaillent, servent et obéissent aux humains. Ils constituent également la base  de leur nourriture carnée. A la fois vaches et cochons, serviteurs et esclaves, les STORS, en grand nombre, apportent aux dominants tout ce qu’il leur faut.

Depuis un millénaire, rien n’évolue dans cette société figée où les humains, relativement peu nombreux, vivent dans des fermes, accompagnés de leurs STORS, parqués nus dans les enclos et les étables. Quand les propriétaires n’en ont plus l’usage, des abattoirs perfectionnés transforment ces animaux anthropomorphes en pièces de viande, en abats, en saucisses, …

Mais, bien sûr, le doute apparaît un jour. Et si les STORS n’étaient pas insensibles ? S’ils n’étaient en fin de compte que des hommes non éduqués ? Et si les asservir et les manger ne faisait des hommes que des nazis et  des cannibales ?

« Ils sont capables d’éprouver des sentiments élevés. Ce sont des hommes dont nous avons fait des animaux et que nous dévorons, tels des cannibales. » (p 87)

Le petit monde des êtres supérieurs s’interroge et derrière les questions se fait jour le débat posé aujourd’hui au sujet du statut de l’animal et de la responsabilité de l’homme.

« L’homme a été pensé comme un être qui exploite et mange d’autres êtres. » (p 123)

L’INTRIGUE

DIMA, fermier et journaliste reconnu, est aussi un spécialiste de l’abattage des STORS. Il les tue, les saigne, les dépèce comme son père le lui a appris. 

Rien n’est épargné au lecteur, la viande anthropomorphe est découpée avec précision, les oreilles grillées constituent un met de choix comme la chair tendre des bébés, le cœur est d’une grande finesse comme le sang est régénérateur…

Le héros cependant, comme toujours dans les dystopies de ce type, est peu à peu gêné par la proximité qu’il ressent avec ces animaux qui ressemblent si parfaitement à l’homme. Il tombe, bien évidemment, sous le charme d’une belle « femelle », MACHA, si attirante et tellement plus agréable que son épouse.

Le débat sur la nature réelle des STORS devient général. Il envahit les comités de rédaction de « La voix du Reich » où assiste d’ailleurs, provocation suprême, un militant « humaniste conservateur », DORMAN, accompagné d’une jeune STOR, métamorphosée en jolie femme élégante et capable de parler. 

Devant le scandale et l’impact de l’hérésie proclamée, la société se fissure en deux camps irréductibles, les tenants du statu quo et les militants qui prétendent que les STORS sont humains. Ces « révolutionnaires » n’affirment-ils pas que les enfants STORS élevés avec des enfants humains parlent et se conduisent comme eux ?

Le Pouvoir, contre toutes les traditions, décide de pourchasser les « hérétiques ». Il crée une police, arme politique inexistante depuis mille ans !

DIMA quitte son journal et rejoint la revue clandestine ,au titre évocateur « La Recherche de la vérité », créée par son ami d’enfance. 

Pour ne pas être arrêté, DIMA prend la fuite avec MACHA. Les deux fugitifs veulent rejoindre la montagne où les rebelles auraient installé leur campement. Lors de leur marche, difficile et périlleuse, DIMA découvre peu à peu la nature « humaine » de MACHA. Il lui enseigne les rudiments de la propreté, de l’éducation et même quelques mots.

Après de nombreuses péripéties, le couple rejoint enfin le camp des réfractaires composé de militants et de STORS rééduqués. 

Mais la menace se précise, les troupes du Pouvoir veulent détruire les installations et éliminer leurs occupants. Les « humanistes conservateurs » se dirigent donc vers le sommet ultime de la montagne pour basculer de l’autre côté, vers un monde différent où il n’y a pas de STORS et où règne la technologie et ses bienfaits.

Le lecteur est ainsi confronté à un improbable retournement romanesque. Il apprend que le IVe Reich n’est pas planétaire et qu’il existe un autre espace, plus vaste, où existe une civilisation proche de notre XXIe siècle.

Inexpliquée, cette « pirouette » ne règle rien mais offre au moins une issue inespérée aux héros de ce roman étonnant.

« Je pris Macha par la main et, après avoir échangé un sourire, nous commençâmes les premiers la descente vers la vallée » (p 281)

 

CONCLUSION

Le roman de J. MELNIK résume la thématique développée depuis une dizaine d’années par les « animalistes » des sociétés occidentales. Les articles qui rythment et parfois découpent très longuement le récit exposent les thèses en présence. Le choix de l’auteur, en revanche, est clair. 

Par l’assimilation chair animale/chair humaine, il ouvre la voie à un ensemble de textes qui explorent la même problématique avec des outils romanesques proches. On pense ici au roman de Vincent MESSAGE (« Défaites des maîtres et possesseurs ») et de Agustina BAZTERRICA (« Cadavres exquis »). Peut-être moins réussi, le récit de J. MELNIK a le mérite d’ouvrir la route. Ses « post-nazis » ont créé une sous-humanité à partir des hommes parqués dans les camps de concentration. Pour lui, les sociétés actuelles, par l’élevage et l’abattage industriels, perpétuent ce funeste passé. 

Choquant à plus d’un titre, MACHA OU LE IVe REICH pose le problème dans toute son outrance idéologique mais aussi dans toute son actualité civilisationnelle.

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