LE PALAIS DES REVES | Ismail KADARE

3/5

Ce roman magnifique repose sur la description de l’Enfer, celui de Kafka.

Enfer bureaucratique qui veut tout connaître de la vie intime des habitants de l’Empire sur lequel règne un régime étatique.

Le pouvoir veut approcher la connaissance des pensées, des désirs, des aspirations, des conceptions politiques de ses sujets, de leurs intentions les plus cachées et donc les plus interdites et dangereuses et ce, par l’analyse de leurs rêves.

Dans l’Empire, chacun doit communiquer la description écrite de ses rêves. Ceux-ci sont collectés dans toutes les régions, même les plus reculées, triés, interprétés par l’Institution (le Palais des rêves). Les plus remarquables ou les plus significatifs (« les maîtres rêves ») sont adressés au Souverain qui juge s’ils doivent donner suite à réactions de sa part ou de celle des membres du pouvoir. Les démarches entreprises peuvent bien sûr se concrétiser en répressions sanglantes, en destitutions, en meurtres…

Les auteurs de rêves attendent reconnaissance de leur zèle et craignent en même temps les conséquences de leurs actes, ici le contenu du rêve.

L’analyse des rêves met sous tutelle l’ensemble de la population et réalise ce que même le KGB de la grande époque n’a jamais pu réussir.

Le héros, Mark-Alem est nommé au Palais des rêves alors qu’il est membre d’un des clans les plus puissants de l’Empire. Il se hisse à la tête de l’Institution et se charge de l’interprétation des songes :

Les citations sont tirées de cette édition

« Le gigantesque mécanisme qu’il dirigeait en pratique fonctionnait de jour comme de nuit. (…) Des hauts fonctionnaires de l’Etat entraient timidement dans son bureau. Le vice-ministre de l’Intérieur, lui-même, qui venait souvent le voir, veillait à ne jamais l’interrompre quand il parlait. Dans ses yeux comme dans ceux des autres hauts fonctionnaires, derrière leur sourire poli, luisait comme un point fixe d’où émanait sans cesse la même question : Y-a-t-il un rêve à mon sujet ? » (p 214)

Devenu le maître tout puissant de l’interprétation des rêves, Mark-Alem est lui-même hanté par la crainte de lire un jour, dans la révélation cachée de quelque  rêve anonyme, sa propre disgrâce et celle de sa famille, situation qu’ont subie tant de dignitaires des anciens Etats de l’Europe de l’Est avant la Chute du Mur en 1989.

Les dirigeants albanais des années 80 et le premier d’entre eux, le Président Hodja, ne pouvaient accepter la publication d’un texte qui décrivait aussi précisément le système qu’ils contribuaient à entretenir, système fondé sur la délation, l’espionnage, le contrôle de la pensée, et inséparable d’un climat paranoïaque s’étendant des plus humbles aux plus puissants.

Le Palais des rêves, c’est le Comité Central sis au centre même de Tirana, capitale de l’Albanie. Le Souverain, c’est le Président Hodja, qui comme le souverain du roman chasse son premier ministre et écarte son clan du pouvoir.

Ce cauchemar dystopique s’inscrit dans la lignée des grands textes fondateurs de la contre-utopie moderne, qu’il s’agisse de « Nous Autres » de Eugène Zamiatine ou de « 1984 » de George Orwell.

Ecrit de 1976 à 1981, par un auteur internationalement reconnu, cette oeuvre est représentative des derniers grands romans inspirés par la critique du totalitarisme soviétique. Elle est tardive à l’image de l’Albanie, pays archaïque et ultime survivance d’un modèle étatique disparu (à l’exception peut-être de la Corée du Nord).

A sa sortie, en 1982, Ismail KADARE est convoqué devant le Plenum de l’Union des écrivains. Son roman est décrié et déclaré hostile au régime.

Le livre restera mis à l’index et la publication en Albanie des œuvres complètes de KADARE est stoppée en raison de la présence, à son sommaire, du roman « Le palais des rêves ».

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