Fable futuriste, contre-utopie, roman psychologique plus ou moins inspiré de l'expérience de Stanford, « Acide sulfurique » décrit un jeu de téléréalité où des victimes (hommes, femmes, enfants), choisies au...
LirePublié le 4 aout 2026
Dans ce roman, J-C Rufin s’inscrit dans la tradition des grandes œuvres dystopiques et aborde de nombreux thèmes classiques de ce genre littéraire:
-le débat récurrent entre le désir de liberté et le besoin de sécurité,
-la nécessité pour tout pouvoir totalitaire de contrôler sa population, en particulier sa jeunesse,
-la volonté d’exclure les déviants, d’invoquer un ennemi public omniprésent, de contrôler les médias.
Les références abondent. Elles vont de Orwell à Huxley et surtout à Ira Levin (« Un bonheur insoutenable « ).
« Globalia » actualise, en quelque sorte, les grandes questions de la contre-utopie.
En cela, ce roman est intéressant et détient une place non négligeable dans l’histoire du genre même s’il ne se hisse pas au niveau des plus grands auteurs.
L’oeuvre est publiée en 2004 chez Gallimard (Collection Blanche ), cette version fait ici référence.
Une édition de poche est disponible chez Folio.
LE CONTEXTE : « Liberté, Sécurité, Prospérité «
Sur Globalia, l’Etat démocratique est parfait et universel. Il garantit un « minimum prospérité » à chaque citoyen. Le « droit au bonheur » est une évidence comme la météo est idéale dans ces villes sous globe de verre. En contre-partie, on exige le respect des règles du système.
La population est majoritairement très âgée, elle dissimule les marques du temps sous les traitements et la chirurgie. La jeunesse n’est plus un idéal mais une variable d’adaptation démographique. Les années se comptent de 0 à 60, comme les minutes. Cela supprime la date de naissance.
« Être né en 12 quand on était en 22 pouvait signifier qu’on avait dix ans ou soixante-dix ou cent trente. De plus, cela rappelait à chacun que Globalia n’avait pas d’origine, que ce monde avait toujours existé et existerait toujours au rythme de ces lentes pulsations de soixante années recommencées à l’infini « .(p 45).
Comme dans tout univers contrôlé, chaque individu est identifié. Le code génétique assure cette identification et permet une surveillance efficace.
Les zones sécurisées, situées surtout dans l’Hémisphère Nord, s’opposent aux zones peu habitées du Sud (les « non-zones »). En fait, les territoires non-controlés servent de refuge aux populations qui ne sont pas intégrées par le Système et sont considérées comme des terroristes.
Le thème principal du roman concerne cette partition du monde en deux entités antagonistes, illustrée par le passage d’un jeune rebelle d’une vie protégée à une existence dangereuse. Bien sûr, comme dans toute dystopie, la démarche du héros sera instrumentalisée par les véritables détenteurs du Pouvoir.
L’INTRIGUE
L’intrigue mêle trois lignes romanesques.
La principale décrit le sort d’un jeune héros révolté, Baïkal, son arrestation, sa découverte des non-zones, sa mission secrète.
Deux autres lignes complètent la première, l’une présente Kate, l’amante de Baïkal, accompagnée dans son entreprise par Puig, le journaliste, l’autre analyse le rôle des milieux du Pouvoir, en particulier la police (la « Protection sociale ») et un des principaux dirigeants, Ron Altman.
Kate retrouve Baïkal pour une randonnée « en salle » avec un objectif : franchir la paroi de verre et rejoindre la non-zone. Bien évidemment, le jeune rebelle n’échappe pas vraiment à la surveillance du système. Il a été choisi, à son insu, comme sujet d’expérience par Ron Altman.
Alors que Kate fait demi-tour, Baïkal est arrêté par les forces de l’ordre. Il est incarcéré puis présenté à Ron Atman. Le jeune homme est séduit par les choix étonnants du vieil homme, sa Roll Royce, sa villa à Cap Code, ses meubles anciens, sa cuisine traditionnelle… ce dernier lui soumet un curieux marché.
Selon lui, la population croit de moins en moins dans la réalité des attentats et n’a plus suffisamment peur. Or « dans une société de liberté, c’est la seule chose qui fait tenir les gens ensemble. Sans menace, sans ennemi, sans peur, pourquoi obéir, pourquoi travailler, pourquoi accepter l’ordre des choses ? » (p 92).
Il faut un « bon ennemi », et ce sera Baïkal !
Il le charge de fédérer les non-zones et de construire une vraie menace.
Baïkal accepte ce défi illusoire.
Il est envoyé dans un endroit isolé des territoires non sécurisés. Il apprend à survivre dans cet univers sans protection, aidé par un vieil homme, « Fraiseur », avec qui il fait route vers la ville.
Dénoncé comme le nouveau chef des réseaux terroristes, il est contraint de se rendre méconnaissable.
Il parvient enfin à la cité qui sert de passage entre les deux types de zones. Il est accueilli par un « chef mafieux », qui accepte de transmettre un message à Kate, restée à Globalia.
Celle-ci, accompagnée par le journaliste, rejoint la non-zone ( avec l’appui secret de la police) et retrouve son amant.
Baïkal, qui est parvenu à fédérer les populations réfractaires au système (les « déchus »), prend la tête de la « Grande Cohorte » et conduit l’assaut contre la ville-frontière.
La victoire est facile mais sans effets notoires sur Globalia.
La réalité des enjeux est alors révélée.
Les trente dirigeants de Globalia, propriétaires des grandes firmes industrielles et financières qui ont fondé la « démocratie parfaite », très âgés pour la plupart et maintenus en vie par les greffes et la chirurgie, se réunissent pour décider du sort du monde.
Ils considèrent que la stratégie du « nouvel ennemi » a fonctionné et qu’on peut y mettre fin, mais surtout qu’il est temps de détruire l’opposition interne menée par l’un de leurs membres.
Les objectifs du Pouvoir étant atteints, les acteurs (manipulés) de l’intrigue peuvent être « libérés ». Baïkal et Kate sont abandonnés à leur sort et choisissent de » disparaître à jamais dans les Régions inaccessibles » . (p 477)
Globalia se maintiendra inchangée, prétendue « démocratie parfaite », en réalité « une barbarie domestiquée, rendue inoffensive par sa soumission à l’ordre marchand, (…) sans doute le meilleur des mondes possibles. A condition de ne pas y vivre » (p 480-481).
CONCLUSION
« Globalia » suit les règles des dystopies totalitaires, dans leur version moderne, celle des démocraties autoritaires dans lesquelles le contrôle absolu est indissociable d’une adhésion béate de la population.
Ainsi va le Système. Il maintient la crédibilité d’un ennemi extérieur qui fait suffisamment peur pour assurer une forte cohésion et il exerce une surveillance des tensions internes qui, invariablement, renaissent et mettent en péril les équilibres de la société.
J-C Rufin vise-t-il ainsi les démocraties occidentales, sans ennemis réels depuis la chute de l’empire soviétique ? Datée de 2004, sa postface peut le laisser penser.
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