1984 | George Orwell

3/5

L’œuvre de George ORWELL, de son vrai nom Eric Arthur BLAIR, est LE roman dystopique par excellence. 

Emblématique d’un courant littéraire, « 1984 » constitue le fondement de la critique métaphorique des régimes policiers et totalitaires, des sociétés de contrôle et de surveillance et, plus largement, de toutes les atteintes aux libertés individuelles.

Ce texte illustre aussi la lutte des empires à la surface du globe, la préfiguration des blocs qui s’opposaient militairement et idéologiquement pendant la Guerre Froide et qui s’affrontent toujours. 

Le roman apparaît systématiquement en bonne place dans tous les classements des meilleurs textes de langue anglaise, voire des palmarès de la littérature mondiale. 

L’auteur a reconnu que E. Zamiatine l’avait inspiré. Il emprunte à « Nous », les personnages et l’intrigue mais il développe avec plus de profondeur l’analyse politique et les éléments romanesques à peine esquissés qui y figurent.

De plus, en 1948, la seconde guerre mondiale engendre un élargissement inévitable du propos. Au-delà du système soviétique, ce sont tous les totalitarismes, y compris fascistes et nazi, qui sont visés par ce roman exceptionnel. Ceci éloigne aussi ORWELL de HUXLEY (« Le meilleur des mondes », 1932), tant l’ampleur du projet du premier dépasse la vision du monde du second.

Paru en 1949 en Angleterre, le roman est traduit en français dès 1950 par Emilie Audiberti. Cette traduction fait toujours référence et a consacré l’usage courant de termes connus de tous : Big Brother, Novlangue, doublepensée, …

Nous avons choisi cette version, reprise par l’édition Folio de 1972 (n° 822) dans une réimpression de 2009, bien que de nouvelles traductions aient été proposées depuis que le texte est tombé dans le domaine public.

Toutefois, malgré leur valeur, ces versions ont surpris : Big Brother devient « le Grand Frère », Novlangue devient « Néoparler », …

« 1984 » irrigue toute la production littéraire depuis 70 ans, il en est devenu un élément indispensable dont il faut respecter les acquis et les traditions.

Edition Folio de 1972 (n° 822)

LE CONTEXTE

La parabole orwellienne traite explicitement des totalitarismes du XXème siècle. Elle aborde les six critères définis par Hannah ARENDT : 

  • le parti unique et le culte du chef,
  • la gouvernance par la terreur,
  • la soif de conquête impérialiste,
  • la négation de toute altérité,
  • la propagande et la manipulation,
  • le négationnisme et la falsification de l’Histoire. 

Au nom du Parti, Big Brother, figure du chef omniprésent affiché sur tous les murs et évocation limpide de Joseph Staline, surveille le peuple, le contraint et le punit. Il agit sur les pensées, impose les slogans, crée une nouvelle langue appauvrie, organise de grandes manifestations soi-disant spontanées, désigne des boucs émissaires, instaure des confessions publiques, installe des camps de rééducation. 

Le régime est en permanence en guerre car il faut souder les masses contre un ennemi extérieur. Et si celui-ci change, il suffit de changer les discours, les anathèmes et de rectifier l’Histoire.

Cette panoplie complète du totalitarisme évoque, pour les plus âgés, les régimes soviétiques et fascistes et pour les plus jeunes, les dictatures actuelles de Corée du Nord, de Chine et à nouveau, de Russie.

Le roman se déroule à Londres après la guerre nucléaire qui a opposé l’Est et l’Ouest vers 1950. Trois Blocs s’affrontent dorénavant : 

  • l’Océania qui regroupe les Amériques, l’Australie, le Sud de l’Afrique et, curieusement, le Royaume Uni
  • l’Eurasia composée du reste de l’Europe et de l’URSS
  • l’Estasia assimilée à l’Asie

Les trois empires revendiquent le Nord de l’Afrique et le Moyen-Orient, ce qui justifie la guerre permanente.

L’étonnante actualité de ce découpage, à l’exception de la place de l’Europe arrimée définitivement au camp occidental, laisse songeur…

Les trois blocs sont dirigés par des systèmes totalitaires (l’Angsoc ou socialisme anglais, le néo-bolchévisme et le « culte de la mort » propre à l’Asie). Ils sont tous d’essence communiste avec une élite privilégiée et des prolétaires asservis. 

Concrètement, les composantes du monde orwellien sont les suivantes :

  • la surveillance de tous par tous est assurée par les « télécrans » et la délation généralisée, y compris au sein des familles, avec l’implication d’enfants fanatisés.

« Le télécran recevait et transmettait simultanément. (…) On devait vivre (…) en admettant que tout son émis était entendu et que (…) tout mouvement était perçu. » (p 13)

« La famille, en fait, était devenue une extension de la Police de la Pensée. C’était un stratagème grâce auquel tous, nuit et jour, étaient entourés d’espions qui les connaissaient intimement. » (p 179/180)

  • la violence et la terreur font partie de la vie de chacun, les exécutions sont nombreuses, les disparitions aussi.

« C’était toujours la nuit qu’ils venaient vous prendre. Toujours la nuit ! La seule chose à faire était de se tuer avant. (…) Mais il fallait un courage désespéré pour se tuer dans un monde où on ne pouvait se procurer ni arme  à feu, ni poison rapide et sûr. » (p 137)

  • la guerre est permanente et joue un rôle de stabilisateur économique et social. Elle est indispensable au pouvoir dictatorial installé dans chacun des trois blocs. C’est pourquoi, elle ne sera jamais finie…

« La guerre est le moyen de briser (…) les matériaux qui, autrement, pourraient être employés à donner trop de confort aux masses et, partant, trop d’intelligence en fin de compte. » (p 254) 

« La conscience d’être en guerre, et par conséquent en danger, fait que la possession de tout le pouvoir par une petite caste semble être la condition naturelle et inévitable de survie. » (p 255)

  • pour conforter l’adhésion du peuple, rien ne vaut la désignation d’un bouc émissaire que l’on peut haïr à satiété. C’est le rôle dévolu au visage d’Emmanuel Goldstein, l’Ennemi du Peuple. Ancien compagnon de lutte de Big Brother, il est le renégat et le traitre. Sa figure emblématique remplit tous les jours le programme des « Deux Minutes de la Haine ».  Désigné comme juif portant « une barbiche en forme de bouc », au « visage intelligent et pourtant méprisable », Goldstein est évidemment l’ombre portée de Léon TROTSKI (né BRONSTEIN).

     

  • cet univers est pauvre et triste même si la propagande d’Etat proclame le contraire avec force statistiques triomphantes. 

« On n’avait jamais eu de chaussettes ou de sous-vêtemets qui ne fussent pleins de trous. Le mobilier avait toujours été bosselé et branlant, les pièces insuffisamment chauffées, les rames de métro bondées, les maisons délabrées, le pain noir. » (p 83)

Cette pauvreté est imposée aux prolétaires (l’essentiel de la population) et aux membres subalternes du Parti. Par contre, les dirigeants, peu nombreux, jouissent d’une aisance confortable.

  • enfin, le changement d’alliance militaire, la disgrâce imposée à certains dirigeants, les succès économiques toujours en progression nécessitent une remise en ordre constante du passé et de ses archives.

La « mutabilité du passé » est un dogme fort du système et occupe de nombreux rédacteurs chargés de modifier les sources historiques, journaux et livres en particulier.

Pour asseoir cette gymnastique intellectuelle permanente, deux outils ont été conçus :

  • le novlangue tout d’abord, langage simplifié à l’extrême, évite la réflexion. En annexe du roman, les principes du novlangue précisent les caractères de cet idiome. Par exemple,

« D’innombrables mots comme honneur, justice, moralité, internationalisme, science, religion, avaient simplement cessé d’exister. Quelques mots-couvertures les englobaient et, en les englobant, les supprimaient. » (p 401)

  • la « doublepensée », par ailleurs, explicite l’indispensable mécanique de l’esprit . 

« la doublepensée est le pouvoir de garder à l’esprit simultanément deux croyances contradictoires, et de les accepter toutes deux. (p 284) 

L’illustration de cette technique est parfaite dans la dénomination des quatre ministères qui sont chargés d’appliquer les ordres du Parti.

« Le ministère de la Paix s’occupe de la guerre, celui de la Vérité, des mensonges, celui de l’Amour, de la torture, celui de l’Abondance, de la famine. » (p 287)

En résumé, jamais critique aussi puissante, aussi analytique, n’a été proposée pour définir le totalitarisme. Hélas, son actualité ne se dément pas.

L’INTRIGUE

Pour qui a lu les prédécesseurs d’ORWELL (ZAMIATINE, HUXLEY, Karin BOYE), l’intrigue ne surprend pas mais elle est plus approfondie, plus sombre aussi. 

Un héros, Winston Smith, apparemment bien intégré à la société océanienne, vit à Londres dans un cadre modeste propre à la classe intermédiaire à laquelle il appartient en tant que membre du Parti extérieur. Il ne figure pas parmi les élites dirigeantes, peu nombreuses, ni parmi le vaste prolétariat. Il travaille au Ministère de la Vérité, la structure qui modifie les archives du passé au fur et à mesure que changent les positions officielles du Parti. On pense bien sûr au remarquable ouvrage de Alain JAUBERT, « Le commissariat aux archives » (1986) qui fournit maints exemples de cette pratique dans la réalité. 

La première partie fournit l’occasion à l’auteur de décrire le contexte dans lequel vit son héros. L’ensemble des éléments caractéristiques de ce monde dystopique sont ainsi présentées et analysées.

Au-delà du cadre des « cités délabrées et sales », des « maisons du dix neuvième siècle rafistolées qui sentaient toujours le chou et les cabinets sans confort », Winston (et donc ORWELL, en homme de gauche) s’interroge sur le rôle du prolétariat, cette masse qui pourrait se révolter et combattre victorieusement le Parti. Mais qui ne le fait pas car :

« Ils ne se révolteront que lorsqu’ils seront devenus conscients et ils ne pourront devenir conscients qu’après s’être révoltés » (p 99)

 C’est ce que Winston a transcrit dans le journal secret qu’il a décidé de tenir, à l’abri de la surveillance du télécran. 

En effet, le héros est habité par le doute. Lorsqu’il est chargé d’effacer les traces de l’alliance d’Océania avec l’Estasia, il ne parvient pas à adhérer à l’oubli du passé que cela implique. Cependant s’il n’oublie pas c’est qu’il trahit le Parti, qu’il relève de la Police de la Pensée, qu’il pourrait être traqué comme déviant. Il doit donc masquer ses opinions hérétiques. Au-delà de ce mensonge et afin de garder une preuve de la vérité, il consigne par écrit ce qui s’est réellement produit. Cela fait de lui un « criminel par la pensée ».

La seconde partie installe plus concrètement l’intrigue romanesque. Winston rencontre Julia et l’acte d’amour devient un acte politique. Le roman ouvre alors une longue parenthèse amoureuse où les amants se découvrent et recréent le monde d’autrefois dans une chambre louée par un vieil antiquaire suranné au sein d’un quartier réservé aux prolétaires. 

Le sentiment de l’inéluctable fin des moments heureux donne toute leur force aux instants dérobés au Parti, à Big Brother, à la tristesse absolue de leur vie. Ils développent l’espoir que le peuple se soulèvera sous les encouragements d’une hypothétique et invisible « Fraternité ». Ils contactent même un certain O’Brien, dirigeant fantasmé de cette armée secrète opposée au Parti. Celui-ci joue le jeu du conspirateur et enrôle Winston et Julia. Conquis, ceux-ci jurent obéissance totale et révèle même le lieu de leur cachette. 

O’Brien leur adresse alors le « Livre » de la rébellion, long exposé de la critique du rôle du parti, rédigé par Emmanuel Goldstein, l’ennemi public.

Ce texte didactique analyse le monde de « 1984 » et renseigne, en creux, sur le message adressé par ORWELL ,sur son progressisme social et libertaire (critique des inégalités, guerre rendue inéluctable, collectivisme comme base de l’oligarchie, etc), sur sa théorie de la révolution.

Mais tout cela n’était qu’un leurre, une comédie macabre, le piège se referme sur les amants. Ils sont arrêtés.

La troisième partie, la plus courte, décrit la chute des héros. Le refuge des amants, le vieil antiquaire, O’Brien lui-même constituent les éléments du piège.

O’Brien est un responsable de la Police de la Pensée et surveille  Winston depuis sept ans.

Il prend en charge les différentes étapes de sa rééducation et révèle le sens de sa démarche : Winston sera « réadapté » avant d’être, à une date inconnue, sanctionné par la mort.

Les amants sont évidemment séparés. Winston est incarcéré, battu, torturé.

O’Brien ne veut pas punir Winston, il veut le guérir et pour cela l’humilier. 

Le processus est long et détaillé, effrayant. Toutes les techniques sont explicitées et le but du Parti affirmé. Il ne s’agit pas, à l’instar de l’inquisition ou du Goulag, de punir au risque de faire des martyrs, il s’agit de convertir avant de détruire car il est « intolérable qu’une pensée erronée puisse exister quelque part dans le monde » (p 337).

Winston perd ses convictions et accepte tout ce qui émane du Parti, aussi stupide et invraisemblable que ce soit (« 2 + 2 = 5 »).

Il semble tiré d’affaire, mais face à son tortionnaire il proclame, dans un sursaut d’orgueil, son amour pour Julia.

O’Brien passe alors à la phase ultime, celle de la « salle 101 ». Winston sera confronté à sa phobie première, cette terreur enfouie que chacun porte en soi. Dans le cas présent, ce sont les Rats. Il ne peut résister, il propose même de transférer la torture subie sur Julia :

« Faites-le à Julia ! (…) Déchirez-lui le visage. Epluchez-la jusqu’aux os. Pas moi ! Julia ! Pas moi ! » (p 377)

Winston est épargné mais vaincu. Libéré, hagard et vieilli, il boit sans cesse du mauvais gin, toujours dans le même bar. Il travaille peu et écoute avec attention les messages du Parti. Il rencontre Julia, les deux anciens amants s’avouent mutuellement leur trahison. Ils ne se verront plus.

Winston attend la mort mais, pour le moment, tout va bien. Il accepte son sort, il aime Big Brother. Et l’œuvre se clôt sur trois assertions terribles écrites en lettres capitales :

« LA LUTTE ETAIT TERMINEE.

IL AVAIT REMPORTE LA VICTOIRE SUR LUI-MEME.

IL AIMAIT BIG BROTHER. »

CONCLUSION

Dans la célèbre trilogie des dystopies de la première moitié du XXème siècle, « 1984 » domine. 

Ce roman précise et transcende « Nous », dépasse la critique plus sage et trop étroite proposée par HUXLEY (qui a été son professeur à Eton, le collège chic de la bourgeoisie anglaise).

Malade lors de l’écriture du roman, George ORWELL, en socialiste déçu et en adversaire résolu du stalinisme, dépeint un avenir sombre et désespéré pour les sociétés humaines. En ce sens, il offre avec cette œuvre la matrice de toutes les dystopies totalitaires qui suivront.

Cela explique aussi pourquoi ORWELL est aujourd’hui la caution et l’inspirateur de tout un courant de pensée qui privilégie l’humanisme, la liberté et le progrès social et refuse toute dictature, d’où qu’elle vienne.

On ne peut oublier que l’auteur a maintenu ses engagements jusqu’à leurs conséquences extrêmes, y compris dans les Brigades Internationales lors de la Guerre d’Espagne, fidèle en cela à l’une des maximes de résistance de « 1984 » :

« Le but poursuivi était, non de rester vivant, mais de rester humain » 

Rien ne résume mieux la démarche orwellienne.

ADAPTATIONS

Il est à noter que le texte a eu plusieurs adaptations audiovisuelles :

  • 1984, téléfilm réalisé par Rudolph Cartier (1954) 
  • 1984, film réalisé par Michael Anderson (1956) ;
  • 1984, téléfilm réalisé par Christopher Morahan (1965) 
  • 1984, film réalisé par Michael Radford (1984) avec John Hurt et Richard Burton
  • 1984 (théâtre cinématographique) réalisé par Alan Lyddiard (2001) 
  • 1984 (théâtre cinématographique) réalisé par Alan Lyddiard (2008) 
  • 1984, film réalisé par Diana Ringo (2023)

Adaptations graphiques :

  • 1984, Frédéric Guimont. 2007
  • 1984, Fido Nesti et Josée Kamoun, Grasset. 2020
  • 1984, Xavier Coste, éditions Sarbacane. 2021
  • 1984, Jean-Christophe Derrien (scénario) et Rémi Torregrossa (dessin et couleurs), éditions Soleil. 2021
  • 1984, Frédéric Pontarolo, éditions Michel Lafon. 2021
  • 1984, Sybille Titeux de la Croix (scénario) et Amazing Améziane (dessins), éditions du Rocher. 2021

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