KALLOCAÏNE | Karin BOYE

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Le roman de Karin BOYE, poétesse et romancière suédoise reconnue et célébrée dans son pays, est classé parmi les quatre dystopies fondatrices du genre (après Nous autres de Zamiatine, 1920, Le meilleur des mondes de A. Huxley, 1932, mais avant 1984 de Orwell, 1948).

Edité en 1940, on a dit parfois que Kallocaïne avait inspiré Orwell, mais on peut en douter car ce texte n’a été traduit en anglais qu’en 1966, la traduction française de 1947 étant restée confidentielle.

En revanche, Karin BOYE connaissait les œuvres de Zamiatine et de Huxley. Quoiqu’il en soit, Kallocaïne, roman remarquable à plus d’un titre, mérite grandement de figurer parmi les « classiques » de la dystopie contemporaine.

Ce ne sont donc pas trois textes mais bien quatre qui sont de plus en plus souvent cités pour fonder le genre.

  • LE THEME

Ecrit à la première personne et sous-titré « roman du XXIème siècle », le récit s’adresse au lecteur alors même qu’il est rédigé au fond d’une prison.

Au départ, le héros, chimiste dans la ville des chimistes n°4 de l’Etat Mondial, crée un sérum de vérité auquel il donne son nom. De Léo KALL il fait donc la kallocaïne sur le modèle d’autres drogues célèbres. Le dispositif sert l’Etat qui se protège ainsi des asociaux. Le héros fait de nombreuses expériences sur les couples qui conduisent les conjoints à se dénoncer mutuellement. Lui-même teste la drogue sur son épouse. Celle-ci prend conscience de l’inhumanité de sa vie et part retrouver des réfractaires tandis que la guerre éclate avec l’Etat voisin. Le héros est fait prisonnier. C’est dans ce cadre qu’il écrit l’histoire de la kallocaïne.

Les citations sont tirées de cette édition.
  • LE CONTEXTE

L’auteure situe la trame de son roman dans une société totalitaire archétypale, entre nazisme, stalinisme et communisme. Les éléments distinctifs sont toujours les mêmes :

  • surveillance policière de l’espace privé,
  • dénonciation au sein des familles, « nul n’est insoupçonnable, votre plus proche relation peut être un traître ! » (p 115),
  • obligation, pour les citoyens, de participer aux célébrations de l’Etat, même pendant leur temps de loisirs,
  • ambiance de guerre permanente,
  • embrigadement des enfants-soldats à la solde du régime,
  • refus de l’humanisme : « Un être humain ! (…) Quelle sacrée mystique on a pu bâtir autour de ces mots ! Comme s’il suffisait d’en être un pour mériter le respect… Ce n’est qu’un concept biologique et rien d’autre. » (p 119). Car « l’Etat est tout et (…) l’individu n’est rien » (p 166)

La société se distingue surtout par l’instauration, facilitée par l’invention de la kallocaïne, du concept de crime de la pensée. L’Etat atteint ainsi son but ultime, scruter les esprits et s’assurer de la conformité de l’idéologie de chacun. « La pensée pourra être jugée » (p 239).

Le héros, par jalousie amoureuse, utilisera le produit qu’il a inventé sur sa propre épouse, avec toutes les conséquences romanesques que l’on devine :

dénoncer le rival potentiel, dont il a peur et qu’il envie, supprimer ainsi ce que l’autre a de lui, ressent comme lui, a de déviant comme lui, mais surtout découvrir que l’amour attendu n’existe plus, découvrir que l’épouse aimée est en fin de compte une inconnue, plus vivante, plus humaine que tous les camarades-soldats de l’organisme étatique, découvrir qu’elle refuse intensément ce qu’il croit avoir construit.

Léo KALL retrouve de cette façon, par l’amour de sa femme, sa compréhension vraie de la vie et du rôle de l’enfantement, une humanité qui lui est interdite en tant que propriété exclusive de l’Etat.

  • LA STRUCTURE DU ROMAN

La structure est emblématique du genre dystopique :

  • une société totalitaire qui étend son contrôle sur les esprits, les pensées voire les rêves,
  • un héros, qui se réveille, qui découvre des déviants et aspire à la liberté, par la révélation de l’amour,
  • un héros qui se révolte, réussit ou plus souvent comme ici, échoue.

Le roman de Karin BOYE apporte quelques éléments narratifs que l’on retrouvera dans maintes œuvres ultérieures.

Elle analyse le rôle de la propagande et de la manipulation des masses. Le héros assiste par exemple, à la conception d’un scénario de film destiné à convaincre les camarades de se proposer en « sacrifice » pour le bien de l’Etat.

Il s’agit de recruter pour un inquiétant « Service des sacrifices volontaires », dispositif qui fait écho aux multiples kamikazes des conflits à venir.

L’auteure décrit une contre société faite de déviants, d’insoumis et de réfractaires. Cette autre société potentielle est presque toujours l’ancienne société civile d’avant la guerre et les conflits. Les individus qui émergent possèdent une image christique, de bonté et de compréhension. C’est souvent un sage, un original qui ne ferme jamais sa porte.

« Il ne se protégeait même pas des voleurs et des meurtriers et c’est ainsi qu’il est mort : assassiné par un homme qui espérait trouver une   miche de pain dans sa besace. Cela s’est produit lors d’une famine. Il n’avait pas de pain, parce qu’il l’avait déjà partagé avec des hommes rencontrés en chemin » (p 145)

La fin du roman opte pour la version sombre du genre dystopique.

Pas  d’issue, mais renouvellement du pire. Le héros est capturé par les vainqueurs de la guerre-éclair survenue, il collabore et offre son invention au nouvel Etat. En prison depuis vingt ans, il considère que ses conditions de vie ne diffèrent qu’à peine de celles qui étaient les siennes en tant qu’homme libre.

L’Etat Mondial est devenu l’Etat Universel. Rien ne change et tout demeure dans les totalitarismes triomphants.

En conclusion, Karin BOYE, dépressive et marquée par l’histoire de son époque, offre une œuvre maîtresse de la dystopie moderne. Moins célèbre que les trois autres textes revendiqués par le genre, son roman mérite cependant d’être redécouvert. Dès 1940, la critique du nazisme et du stalinisme est forte. Elle ouvre une analyse pertinente du militarisme et le de l’Etat absolu. Elle ouvre surtout la voie à de nombreux auteurs qui décriront, jusqu’à aujourd’hui et dans des formes adaptées aux nouvelles donnes historiques, les ravages sur l’individu des tentations totalitaires auxquelles cèdent nos sociétés : capitalisme libéral extrême, religion d’Etat, surveillance numérique, idéologies exclusives sur base écologique, transhumaniste ou anti-spéciste.

Le traducteur du roman, Léo DRAYER, offre en postface quelques indications sur la vie de l’auteure.

Poétesse sensible et romancière « métaphysique », Karin BOYE fut une femme engagée, féministe et pacifiste.

Elle intègre le groupe « Clarté », mouvement internationaliste du français Henri BARBUSSE.

Elle découvre l’URSS en 1928, ce qui remet en cause ses convictions progressistes.

Elle entame à Berlin, en 1932, une psychanalyse afin de solder son mariage. Elle y reste trois ans et assiste à l’avènement du nazisme. Elle y rencontre une berlinoise d’origine juive avec qui elle rentre en Suède et vit jusqu’à la fin de sa vie, malgré l’hostilité de la société (en Suède, l’homosexualité est restée un crime jusqu’en 1944).

Elle s’est suicidée en 1941, à l’âge de quarante ans.

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