2084, LA FIN DU MONDE | Boualem SANSAL

Publié le 17 mars 2026

L’auteur s’inspire de son grand ancêtre en dystopie, George Orwell, auquel il rend hommage dès le titre de son roman.
Là où Orwell dénonçait le stalinisme, Sansal dénigre les pouvoirs autoritaires du Moyen-Orient, la Turquie d’Erdogan certes mais aussi l’Iran des Mollahs et, pourquoi pas , son propre pays, l’Algérie.
Les démêlés de l’auteur avec sa patrie de naissance confirme cette analyse.
Les parallèles avec la vision orwellienne sont nombreux. Ils renforcent la portée politique du texte et en font une des œuvres majeures de la dystopie contemporaine.

L’avertissement en ouverture est ironiquement limpide. Le monde décrit « n’existe pas (…) et n’a réellement aucune raison d’exister dans  le futur. Dormez tranquilles, bonnes gens, tout est parfaitement faux et le reste est sous contrôle. »
Quant au cœur du sujet, il est énoncé en première page , en trois lignes définitives:
« La religion fait peut-être aimer Dieu mais rien n’est plus fort qu’elle pour faire détester l’homme et haïr l’humanité ».
Tout est dit, ce grand livre est surtout une dénonciation radicale du fanatisme religieux.

Le roman de Boualem SANSAL a été édité par Gallimard (collection Blanche), en 2015.

LE CONTEXTE 

Depuis 2084, l’Abistan couvre l’ensemble du globe. Son nom consacre la primauté absolu de Yolah, dieu unique et de son prophète Abi.
Ce système totalitaire et théocratique exige la soumission totale de ses sujets. Aucune déviance n’est tolérée. Le bonheur réside dans l’observance stricte des préceptes de la foi.

L'édition de référence est celle éditée par Gallimard (collection Blanche), en 2015.

On retrouve le monde de 1984 dépeint par Orwell mais l’obéissance aveugle au Parti est ici remplacée par l’assujetissement indéfectible à la Religion. Ce qui correspond en fin de compte à des structures sociétales comparables: une langue appauvrie décourageant la réflexion (l’abilang ,autre novlangue), l’image d’Abi sur tous les murs comme pour évoquer Big Brother , la réécriture constante du passé, la guerre permanente, le controle de tous par tous,
des élites qui ne se privent rien,…
Le parallèle est présent comme si les dictatures suivaient toujours les mêmes voies, avec toujours des résultats identiques, l’abêtissement du peuple.
En Abistan, rien n’existe avant ou ailleurs, l’Empire est, dès l’origine, la totalité du monde.
Pourquoi réfléchir, puisque « La soumission est foi et la foi vérité  » (p 41).

L’INTRIGUE 

Ati, le héros du roman, est soigné dans un sanatorium de montagne. Dans cet endroit,  reculé et peu accessible, il côtoie des pèlerins qui vont de ville en ville et circulent dans le pays  en de longues caravanes.
Ati doute et s’interroge  sur ce qui existe ou n’existe pas au-delà des sommets qui l’entourent. Les rumeurs parlent d’une frontière hypothétique au-delà de laquelle un monde différent et donc impossible serait vivant. D’ailleurs parfois les caravanes disparaissent et l’on ne sait où…
Quand il est libéré du sanatorium, Ati prend la route et chemine pendant une année  au sein d’une caravane dans un pays immense et vide. À l’approche du but, il rencontre Nas, fonctionnaire du Ministère des Archives, qui lui révèle un fait exceptionnel, la découverte d’un village ancien apparemment antérieur à l’Abistan.
Ati comme Nas constatent donc que  « la religion peut se bâtir sur le contraire de la vérité » (page 74).
Ati retrouve son quartier, un logement, un travail , sa routine en quelque sorte. Il oublie ce qu’il a vécu et rejoint la religion et ses obligations. Il s’efforce d’obtenir des « bons points », comme tout croyant méritant. Il devient même expert en savoir religieux et combine hypocrisie et obséquiosité.
Il se lie d’amitié avec Koa, un collègue de bureau avec qui il partage la même passion pour l’abilang, la langue sacrée.
Mais ils sortent souvent des cadres autorisés. Ils se rendent dans le ghetto des renégats en se faisant passer pour des marchands et constatent que dans ce lieu les femmes sont libres et que les critiques de Abi, le prophète, s’étalent sur les murs. Ils deviennent peu à peu des mécréants.
Cette évolution est renforcée par
la découverte du village évoqué par Nas , celle-ci remettant en cause l’histoire même du pays.
Pour couper court à toute spéculation, le pouvoir transforme ce site en lieu saint,  nouvelle destination pour les pèlerins,  confortant ainsi les croyances admises.
 » Le système n’est jamais ébranlé par la révélation d’un fait gênant, mais renforcé par la récupération de ce fait « (page 127).
Pour vérifier la véracité des choses, Ati et Koa cherchent à retrouver Nas dans son ministère. Ils rejoignent  la Cité du Gouvernement, gigantesque pyramide représentative du pouvoir absolu . Mais Nas a disparu.
On les renvoie alors à un personnage étrange, Toz,  qui semble tout savoir de la réalité de l’Abistan et vit au milieu des reliques du passé. Les deux jeunes hommes  lui révèlent, naïvement, la nature de leur quête.
Recherchés par les gardes alors qu’ils sont parvenus jusqu’au cœur du pouvoir, ils sont contraints de fuir.
Koa n’en reviendra pas, Ati survit et rejoint, à sa grande surprise. une magnifique propriété en bord de mer où il découvre la richesse des clans qui se partagent et se disputent le pouvoir.
Ati est pris dans les arcanes d’un complot qui le dépasse. Pour prix de sa collaboration,  il est relâché dans les confins lointains  où il pourra poursuivre sa quête de la mythique  frontière au delà de laquelle existe peut être la liberté.

CONCLUSION

Boualem Sansal propose , dans 2084, une magistrale analyse du pouvoir religieux.
Dans les pas de George Orwell, il décrit avec minutie les ressorts qui permettent de manipuler et d’asservir toute une population.
Avec beaucoup de finesse, l’auteur décortique les manœuvres les plus subtiles mises en place par toutes les grandes religions dominantes.
« Ne cherchez pas à croire, vous risquez de vous égarer dans une autre croyance, interdisez-vous seulement de douter » (page 46).
Ce grand roman ne dissimule pas non plus la quiétude indissociable de toute foi, celle qui rend si légère la servitude de croire . 

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