L'ENFANT DE LA PROCHAINE AURORE | Louise ERDRICH

L'édition de référence est la traduction française publiée chez Albin Michel en 2021.

Roman de la filiation, de la procréation, de la dénonciation politique, historique, religieuse, l’œuvre de L. ERDRICH, publiée en 2017, est surtout multiple et complexe. Long monologue, écrit à l’intention d’un enfant en gestation par sa jeune mère d’origine indienne, « L’enfant de la prochaine aurore » mélange les univers, les intrigues, les messages jusqu’à satiété.

Cette impression de « trop plein » ne nuit pas toutefois au plaisir de la lecture. La force de la démonstration s’affirme peu à peu, la légèreté s’éloigne, les ombres progressent dans un monde finissant où les éléments religieux les plus rétrogrades prennent le pouvoir pour réduire les femmes à leur rôle ancestral, la reproduction. La vision de l’Amérique développée par l’auteure laisse augurer des lendemains qui déchantent.

L’édition de référence est la traduction française publiée chez Albin Michel en 2021.

LE CONTEXTE : comment enfanter sereinement dans un monde qui s’effondre ?

L’héroïne centrale, Cedar, est l’auteure de ce journal, intime et secret, rédigé à l’intention de son enfant à venir. Elle est indienne « Ojibwé », comme Louise ERDRICH. Elle a été adoptée par des américains blancs, plutôt progressistes, Sera et Glen.
La première partie du roman est consacrée à la confrontation de Cedar avec sa famille biologique, haute en couleurs et emblématique des résidents assignés aux réserves indiennes d’une Amérique peu encline à reconnaître les horreurs de la Conquête de l’Ouest.
Le début du récit est joyeux, picaresque, documenté. Il abonde de scènes familiales et introduit de longs développements, fil conducteur du roman, sur les joies et les affres de la procréation. On sait tout des espoirs et des doutes d’une future mère et les détails décrits prennent parfois la forme d’un véritable manuel d’obstétrique.

Curieusement, la narration s’accompagne aussi d’analyses précises sur le catholicisme romain, religion de l’auteure, et ouvre des débats souvent abscons sur des éléments de la foi (l’Incarnation par exemple) qui ne trouvent pas toujours une place évidente dans la progression du récit.
Par ailleurs, ce thème central s’inscrit dans un univers apocalyptique et dystopique qui sert de fond historique à l’intrigue. Les Etats – Unis contemporains inspirent L. ERDRICH et nourrissent ses métaphores.
Après une rupture dans la chaîne de l’évolution, on assiste à l’irruption d’une régression du vivant,

« En fait, nous pourrions assister au chaos. Nous pourrions repartir d’adaptation en adaptation, tout comme les chiens reviennent au type primitif s’ils sont laissés seuls jusqu’à ce qu’ils atteignent un statut de chiens sauvages. » (p 91)

L’homo sapiens pourrait ainsi redevenir l’homo erectus ou peut-être l’homme de Néandertal.
La société s’effondre et une Eglise dite «  de la Nouvelle Constitution » prend le pouvoir, impose ses règles religieuses intégristes, renomme les rues en les baptisant par des versets de la Bible et surtout pourchasse les femmes enceintes, les enferment et les sacrifient systématiquement si la survie des nouveaux nés est en péril.
La structure du roman opte pour trois parties distinctes, scandées par les dates qui s’égrènent.
La description de la sphère familiale est d’abord peu dystopique. Elle est proche des récits de recherche des origines, d’analyse des conflits entre parentèles biologique et adoptive. Puis l’aspect apocalyptique s’amorce et le récit évolue vers la contre-utopie sociale et n’évacue pas, dans la partie ultime, les éléments les plus sombres de l’enfermement, de la contrainte, de la mort.
Le beau roman de Louise ERDRICH débute avec un certain humour, se poursuit dans le combat et la résistance, se clôt dans l’effroi et la peur. Le lecteur se fera surprendre.


L’INTRIGUE : de la recherche de soi à la lutte pour la liberté jusqu’à la défaite

1ère partie : à la recherche de soi (7 août, 21 septembre)
L’héroïne, Cedar, retrouve sa mère biologique, « Trésor », membre éminent de la famille « Potts ». Ces retrouvailles ne manquent pas de légèreté et ouvrent le roman sur un ton alerte. L’environnement amérindien, très proche de l’auteure, porte-parole de cette communauté aux USA, donne toute sa saveur à l’écriture.
Selon un rythme quasi quotidien, la narration ne dissimule cependant pas le contexte de fin du monde qui étreint le pays. Les panneaux d’affichage aux portes des églises proclament :

« La Fin des Temps est arrivée ! Etes-vous prêts pour l’Enlèvement ? » (p 28)

Cedar, qui se sait enceinte, observe ces annonces avec circonspection. Elle fait connaissance des membres de sa famille biologique, sa mère, sa grand-mère mais aussi sa demi-sœur, gothique et couverte de piercings, le mari de sa mère, Eddy, intellectuel qui rédige ses mémoires (plus de 3000 pages) comme on suit une thérapie et qui tient la station essence de la Réserve pour survivre. Les parents adoptifs connaissent la famille indienne qui lui a confié Cedar, initialement prénommée Mary, à sa naissance.
Lors d’une première échographie l’enfant est jugé viable, ce qui conduit le personnel médical à vouloir maintenir de force la future mère à l’hôpital. Celle-ci, avec la complicité du gynécologue, s’échappe. Elle rejoint sa famille adoptive puis son propre bungalow dans lequel elle se cache avec le père de l’enfant, Phil. Le couple fait des provisions et achète des armes. La situation se tend et les marques de la régression biologique semble se confirmer, des animaux à caractère préhistorique apparaissant.
Alors que Cedar envisage de fuir au Canada, elle est dénoncée et arrêtée.

2ème partie : une maternité carcérale qu’il faut fuir à tout prix (27 septembre, 24 octobre)
Cedar est enfermée avec d’autres femmes enceintes. Elle organise sa fuite avec sa compagne de chambre, Tia. A deux, elles détricotent les couvertures et en font des cordes tressées. Avec l’aide de sa mère adoptive, Sera, qui a réussi à se faire embaucher, Cedar prépare son évasion. Alors que tout est enfin prêt, une infirmière soupçonne le projet des deux captives. Ces dernières sont contraintes de l’étouffer et de la cacher dans un placard afin d’avoir le temps de fuir par la fenêtre à l’aide des cordes confectionnées par leurs soins.
Avec Sera, les deux jeunes femmes sont recueillies par le conducteur d’un camion benne et se cachent dans un centre de traitement des détritus. Mais les autorités se doutent du rôle joué par cette filière d’évasion, les trois femmes sont obligées de se sauver à nouveau. Elles rejoignent des grottes situées à proximité. Tia donne alors naissance, dans des conditions très difficiles, à un enfant mort-né.
Sera et Cedar, aidées par un réseau de résistants, reprennent leur route tandis que Tia, récupérée par son mari, reste dans la région.
Les deux fugitives se réfugient dans la Poste de Minnéapolis où se poursuit la grossesse de la jeune femme.
En résumé, autant la première partie était consacrée aux contours complexes d’une famille recomposée, autant la seconde privilégie l’action dans un cadre dystopique. Le roman change totalement d’ambiance.

3ème partie : sécurité illusoire dans la Réserve indienne et retour à la prison (26 octobre, 25 décembre puis février …)
Revenue dans la Réserve indienne, la jeune femme se sent en sécurité dans un territoire redevenu autonome. Eddy est dorénavant chef tribal et attribue aux siens les zones perdues au cours de l’Histoire. La Réserve vit en autarcie, avec sa police et ses forces armées. Cependant le pouvoir fédéral ecclésiastique surveille les résidents, en particulier avec des drones omniprésents.

« L’Eglise de la Nouvelle Constitution a divisé l’armée. Les autorités ont recours à des frappes de drones basées sur la reconnaissance vocale et faciale, la population est donc terrée partout où il existe un réseau de tunnels. » (p 337)

Pour que Cedar échappe aux suites de son évasion, Eddy fournit une nouvelle identité à la jeune femme, elle sera dorénavant Mary Potts, une indienne de la Réserve. Après une première alerte, elle est sauvée par son compagnon, Phil. Mais l’attitude du jeune homme est ambigüe, il se révèle proche de la nouvelle Eglise. Selon lui, peu d’enfants viables étant venus au monde dans les nouvelles conditions biologiques, il est normal que les femmes enceintes soient emprisonnées afin que les enfants soient sauvés, même si, comme c’est souvent le cas, la vie de la mère est en danger.

« Après tout, il s’agit d’une crise mondiale qui affecte l’avenir de toute l’humanité, tu peux donc comprendre pourquoi ils ont besoin de surveiller les femmes de près. » (p 371)

Cedar refuse de le suivre, retourne dans la Réserve, mais lors d’un pèlerinage, elle est enlevée et emprisonnée à nouveau.
Elle se retrouve incarcérée avec d’autres compagnes enceintes et en compagnie de femmes, arrêtées pour des faits mineurs, et destinées à être inséminées.
Les femmes en capacité d’enfanter sont donc enfermées dans une prison destinée à la reproduction humaine.
Cedar accouche le 25 décembre d’un enfant en bonne santé qui lui est enlevé…
Très affaiblie, la jeune femme survit cependant et se souvient du temps jadis, ce temps du paradis qui ne disait pas son nom.

« Mes parents me racontaient des histoires sur le monde, sur comment il était avant, comment ils le connaissaient et l’aimaient malgré tout, c’était toujours ce qu’ils disaient : Nous ne savions pas que c’était le paradis. » (p 399)

Elle est dans sa cellule, en février, et attend une seconde grossesse. Elle est prisonnière et condamnée à la reproduction jusqu’à la mort pour l’amour de Dieu, comme l’exige l’Eglise de la Nouvelle Constitution.

« La neige est ce à quoi je songe tandis que je me rétablis et que dans ma cellule j’attends ma grossesse suivante. » (p 401)

 

CONCLUSION

L’œuvre de Louise ERDRICH accumule les thèmes comme si l’auteur avait hésité entre plusieurs lignes romanesques. Toutefois, il s’agit avant tout d’aborder le thème de la procréation dans un environnement dystopique, même si les relations familiales occupent beaucoup de place.
Le monde présent s’effondre, l’évolution biologique s’inverse sans que l’on sache vraiment pourquoi et surtout, un pouvoir religieux étend son ombre maléfique sur l’ensemble de la société.
Remise en cause de l’évolution écologique et biologique, crainte de l’essor des églises évangéliques fondamentalistes, dénonciation du pouvoir politique autoritaire, l’auteure ne fait que décrire, avec ses mots d’écrivaine, le sombre avenir du monde américain.

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