L'ANNEE DU LION | Deon MEYER

Deon MEYER, grand auteur de romans policiers d’Afrique du Sud, aux nombreux best-sellers traduits en de multiples langues, s’essaie ici au roman post-apocalyptique. Il ne peut toutefois renoncer à ce qui a fait sa réputation, l’énigme policière sous-tendue par un vrai thriller.

C’est ce que l’on retrouve dans L’ANNEE DU LION, un récit de 700 pages qui mêle une épidémie de fièvre foudroyante, une relation difficile entre un père et son fils, une histoire d’amour, un projet politique, un meurtre bien sûr et d’innombrables scènes d’actions violentes.

On commence chez Cormac Mc Carthy (LA ROUTE), on continue chez G. R. Stewart (LA TERRE DEMEURE), on poursuit chez J C. Grangé ou Jo Nesbo, on termine chez J. C. Rufin et sa description des écologistes radicaux (LE PARFUM DE SATAN).

Les influences sont nombreuses mais la trame est solide et le savoir faire évident. Le lecteur suit jusqu’au bout l’enquête proposée, même si le retournement final peut le laisser quelque peu perplexe…

LE CONTEXTE 

Le sous-titre fixe le cadre : « Les mémoires de Nicolas Storm sur l’enquête de l’assassinat de son père ».
Il s’agit bien des souvenirs rédigés par un fils, Nico, devenu adulte vieillissant, sur sa jeunesse et ses relations avec son père, Willem.
Tout démarre avec la Fièvre qui extermine 90% de la population mondiale,

« On sait que la Fièvre est venue d’Afrique. On sait que deux virus ont fusionné : un virus humain et un virus de chauve-souris. » (p 27)

L'édition de référence est celle de la collection « Points » (n° P 4883), publiée en 2018

Le père et son fils de 13 ans se cachent dans une grotte avant de tenter de reconstituer une vie commune avec les survivants éventuels.
L’essentiel du roman est donc consacré à la création d’un nouveau monde. Cela permet à l’auteur de poser les questions primordiales : choix d’un lieu adéquat, de modes d’organisation efficaces, d’éléments économiques pertinents tant agricoles que techniques, réflexions sur la pertinence du retour à une religion et sur la nécessité de créer une force armée, …

Deon MEYER brosse toutes les alternatives et dresse les bases de tous les débats : démocratie ou dictature, Dieu ou Spinoza, défense ou attaque, civilisation humaine ou retour à la Nature originelle.
Cependant, on ne peut éviter de penser que le cadre d’un roman policier est bien étroit pour aborder le débat philosophique de façon approfondie. L’ambition de l’auteur fait parfois sourire même si elle irrigue la narration de réflexions souvent intéressantes.
De plus, une galerie de portraits anime le récit : le président, le pasteur, le soldat, la scientifique, l’homme d’action, etc. Chacun fait l’objet d’entretiens avec le père, puis la compagne du fils, et exprime sa vision du monde nouveau et fait part de ses interrogations. Cela permet de rompre le long monologue du fils, narrateur principal, qui détaille ses états d’âme.

En résumé, sont décrits les cinq ans de constitution de la nouvelle communauté que son fondateur, Willem Storm, a voulu humaniste et chaleureuse. Chaque année, incarnée par un animal, (chien, corbeau, chacal, cochon, lion) apporte son lot d’échecs et de réussites. Au-delà de l’intrigue et des péripéties innombrables, le plus intéressant reste ce vade-mecum de la création d’un nouveau monde.

L’INTRIGUE

Après la pandémie, Willem et son fils Nico, circulent en camion et affrontent les chiens sauvages. Ils sont armés et doivent se défendre contre des pillards. Le jeune fils abat deux hommes et se donne une mission, défendre son père, cet idéaliste qui songe à fonder une Communauté avec « un sens moral » mais qui ne sait pas se protéger et refuse toute violence.
Les rôles sont définis. Le père recrute pour sa ville nouvelle tous les déshérités survivants. Le fils devient soldat, expert en armes et redoutable combattant, sous l’égide de son mentor, Domingo, ancien repris de justice.

La Communauté s’organise, se renforce et réactive l’ensemble des attributs de tout groupe humain : un comité directeur, une école, une agriculture, une source d’énergie et même une troupe militaire.
Appelée Amanzi (eau en langue zoulou), la petite ville se structure, se défend âprement contre les nomades en moto qui sèment la terreur.
De fortes personnalités émergent, des couples se forment et le roman progresse de scène d’action en scène d’action.
Nico se plaint de son père comme tout adolescent, tombe amoureux et se glorifie de ses faits d’armes.
Mais la vie communautaire n’est pas facile, le Pasteur exige que la religion guide dorénavant les pas des survivants, le Fondateur préfère un choix plus laïc. L’un et l’autre créent des partis politiques qui seront départagés par des élections. Rien ne change donc dès que quelques milliers d’individus se rassemblent pour fonder une société.
Cinq années passent en péripéties, affrontements, combats et même partition du groupe en deux sous-ensembles, New Jérusalem s’éloignant d’Amanzi.

Enfin le polar reprend ses droits. Le père de Nico est assassiné et la dernière centaine de pages de cet opulent récit traite de l’enquête : qui a tué Willem Storm ?
Les fausses pistes accumulées sur les 600 premières pages sont balayées, comme il se doit, par la révélation finale.
L’auteur ressort les vieilles ficelles du roman à énigme : l’épidémie a été en réalité provoquée par des écologistes radicaux. Ceux-ci étaient dirigés par un groupe de savants auquel appartient la mère du héros, toujours vivante. Rien que ça…
Le pauvre Nico est donc le descendant d’un couple composé d’un idéaliste confiant dans le génie de l’homme et d’une scientifique, dépourvue de sentiments et adepte des solutions les plus abruptes pour réduire la surpopulation mondiale.
A lui, comprend-t-on, de faire la synthèse entre ces deux visions du monde, comme l’auteur a voulu faire la synthèse entre une dystopie de fin du monde et un polar haletant.
On ne peut pas dire que ce soit parfaitement réussi.


CONCLUSION

Deon MEYER a révélé qu’il avait mis quatre ans pour rédiger L’ANNEE DU LION. On le conçoit aisément.
Plusieurs thèmes se succèdent, chaque fois dans un registre différent. Le roman de la survie laisse ainsi place au traité philosophico-politique, lequel s’efface devant le récit d’initiation avant de se conclure en énigme policière.
Le roman comme totalité perd de sa cohérence et peine à convaincre. Le dénouement en particulier, peu crédible, aurait mérité un traitement en soi. Il ne délivre aucun message clair et l’on discerne difficilement la nature des choix de l’auteur. Son roman se perd dans la durée et ne répond pas aux ambitions affichées même s’il est plaisant à lire.

 

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