MOI QUI N'AI PAS CONNU LES HOMMES | Jacqueline HARPMAN

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L'édition de référence pour les citations est celle du Livre de Poche (n°14093, publiée initialement en 1997, après l'édition originale de 1995 aux éditions STOCK).

Rédigée à la première personne, celle de la jeune héroïne, l’oeuvre énigmatique de Jacqueline HARPMAN interpelle.

Le lecteur cherche un sens à l’aventure humaine décrite, veut discerner les causes de ce drame insondable, envisage toutes les explications possibles à ce système absurde et cruel, en vain.

Il s’interrogera encore après la lecture et ne cessera plus de s’interroger sur les significations cachées de ce roman remarquable, inclassable et surtout inoubliable.

Ecrit dans un français précis et élégant, le récit se déroule en quatre phases : la prison et l’enfance, l’errance à la recherche de la vérité, l’âge de la résignation, la solitude de l’ultime survivante et la mort.

Métaphore de la fin du monde, dystopie carcérale, récit post-apocalyptique, roman d’éducation, l’oeuvre de Jacqueline HARPMAN, écrivaine et psychanalyste belge disparue en 2012, est tout cela à la fois et bien plus encore, comme le démontrent les multiples hypothèses émises lors de sa parution.

LA CAGE DANS LA CAVE

L’héroïne, sans nom  elle est appelée « la petite », est la seule enfant incarcérée avec 39 femmes dans une cave souterraine, derrière les barreaux d’une cage, sous la surveillance muette de gardiens implacables, habiles à manier le fouet.

« Nous étions quarante à vivre dans cette grande salle souterraine où personne ne pouvait se dissimuler aux autres. De cinq en cinq mètres, des colonnes soutenaient la voûte, une grille séparait des murs la partie où nous séjournions, réservant sur les quatre côtés un large passage pour les perpétuelles allées et venues des gardes. Personne n’échappait jamais au regard. » (p 24)

 

L’enfant vieillit sans souvenirs ni références, à la différence de ses compagnes de cellule qui lui content, avec réticence et parcimonie, la vie d’autrefois, avec mari, travail, maison et ville. 

La jeune narratrice évoque son enfance et sa totale ignorance des choses ayant existé avant son enfermement.

Roman d’apprentissage et d’initiation, ce récit décrit surtout dans cette première partie, avec distance, une réalité carcérale d’une absolue cruauté et d’une insondable inanité. On pense, bien évidemment, aux camps d’internement d’autant plus que la famille de l’auteure a subi la violence nazie à Auschwitz. 

Même le suicide est interdit dans cette cave, les révoltes sont inutiles. Les quarante femmes ne peuvent qu’attendre la mort.

« Nous ne pouvons pas nous suicider, mais nous mourrons quand même. Il suffit d’attendre. » (p 38)

Mais la plus jeune des incarcérées possède encore une certaine curiosité. Elle réfléchit et, par le décompte des battements de son cœur, parvient à bâtir des repères dans l’écoulement du temps. Peu à peu, la narratrice se transforme en horloge vivante et restaure ainsi, avec le temps, un relatif sentiment de révolte.

Et puis, après environ douze ans d’emprisonnement, ce monde immobile bascule.

LA LIBERTE DANS LA PLAINE VIDE ET MONOTONE

La sirène se met en marche, les gardiens disparaissent en laissant les grilles ouvertes. En tête, « la petite » découvre ce qu’est un escalier, gravit allègrement les cent marches et débouche dans une simple « guérite », au milieu d’une plaine désolée, déserte et infinie.

Pour la première fois, la jeune fille ressent la pluie sur son visage, le vent, voit les nuages et l’horizon. Elle est « dehors ».

« On ne voyait que la plaine à peine vallonnée qui s’étendait à perte de vue, d’un bout de l’horizon à l’autre.

Nous sommes dehors, dis-je en riant, et il n’y a pas le moindre garde. Ils sont tous partis. » (p 68)

L’ensemble du groupe sort de la cave et la vie nouvelle s’organise autour de la guérite. Puis les femmes décident de s’éloigner et de partir à la découverte de signes de civilisation, donc des villes, villes qu’elles ne trouveront jamais. Sont-elles même sur Terre ?

L’ensemble souterrain possédant une chambre froide garnie de victuailles et de conserves nombreuses, le groupe ne manque de rien en terme de nourriture. Elles s’élancent dans la plaine avec « la petite » en tête. Après vingt sept jours de marche, elles découvrent une autre guérite qui ouvre sur la même cave que la leur, avec la même cage occupée par quarante femmes mortes qui n’ont pu se libérer car les grilles n’ont pas été ouvertes.

La révélation insensée stupéfie la troupe, d’autres caves avec quarante prisonnières et parfois quarante prisonniers parsèment la plaine. Pendant des mois, de tombeau en tombeau, les femmes espèrent découvrir, au moins une fois, une grille ouverte et le signe indubitable qu’elles ne sont pas seules.

« Nous continuâmes pendant des mois, et désormais c’était de charnier en charnier. Nous avions perdu l’espoir d’arriver à des villes, nous avions changé d’attente : nous espérions trouver un jour une grille ouverte. Nous décidâmes même de laisser des traces de notre passage, pour avertir les autres, s’il y en avait. »  (p 100)

Et puis, la plus ancienne meurt. Le renoncement et le doute s’installent. Pourquoi ne pas faire halte ?

LE VILLAGE DES FEMMES ET LES MORTS SUCCESSIVES

Les femmes bâtissent quelques maisons, créent un cimetière pour leurs compagnes mortes. « La petite » s’attache à construire des meubles et devient très adroite. Elle a vingt ans et s’informe auprès de ses aînées. Elle apprend la grammaire, les premières notions d’écriture et de lecture. Mais elle veut surtout savoir à quoi servaient les hommes…

Théa, infirmière naguère, et proche de la jeune fille, lui enseigne ce que toute femme doit savoir même si elle est obligée de la prévenir :

« A quoi te servirait-il de savoir ? Il n’y a plus d’hommes. » (p 109)

La mort continue son œuvre. Certaines souhaitent qu’on les aide à mourir. Ce sera « la petite » qui s’en chargera.

Treize ans après la sorie de la cave, les trente deux survivantes aménagent un nouvel hameau plus confortable, composé de dix maisons. Mais l’ennui progresse, l’incompréhension règne.

« Peu à peu l’inutilité de tout effort éteignait les esprits Nous avions le vivre et le couvert assurés, quelques mètres de tissu satisfaisaient la pudeur, quelques kilos de savon noir l’hygiène : nous allions mourir l’une après l’autre sans avoir rien compris à notre histoire et les années passant, toute interrogation s’effilocha. » (p 125) 

Inéluctablement les morts se multiplient et un jour, « la petite » est la dernière survivante. Dorénavant elle est seule, mais libre.

LA QUETE DE L’ULTIME SURVIVANTE

Sans attaches, la dernière femme décide de repartir à la découverte de ce monde vide et toujours semblable. Dès le début, elle compte ses pas, comme elle comptait ses battements de cœur, et les transforme en mesure de distance. Elle arpente le territoire, rencontre de nouvelles caves, avec toujours les mêmes quarante cadavres, dans des cages fermées par les mêmes grilles et éclairées pour l’éternité.

Elle réfléchit et s’interroge sur le sens donné à cet enfermement, elle doute que les gardiens eux-mêmes connaissaient les causes de cet état de fait.

« Nous avions compris qu’on voulait ne nous donner aucun indice sur le sens de notre emprisonnement et de notre maintien en vie. » (p 155)

« Seule propriétaire de ce pays », la dernière survivante découvre des paysages plus contrastés, un autobus en ruine au bout d’une route avec les squelettes des gardiens saisis sur leur siège par la mort.

Enfin, ultime surprise, elle met à jour, sous un amas de pierres, l’entrée d’un abri souterrain, doté d’un luxe extrême et d’une abondance de biens remarquable.

« J’étais devant le passé de l’humanité, dans un lieu étranger aux caves, qui avait été conçu pour le plaisir de celui qui y vivrait. » (p 176)

Elle s’installe dans cette maison, avec chambre, salon, cuisine, salle de bains et quelques livres, sans oublier un miroir ! La jeune femme de quarante ans utilisera ce port d’attache pendant vingt ans et accumulera les expéditions sans rien comprendre à cet univers.

Sans espoir dorénavant de découvrir la vérité, elle renonce à ses marches et rédige le récit de sa vie, celui qui constitue le texte présent. Malade, elle souffre et annonce sa mort prochaine dans un monde peuplé de cadavres.

EN GUISE DE CONCLUSION

Le roman de Jacqueline HARPMAN intrigue. Chacun avance sa propre explication que l’on pourrait schématiquement résumer ainsi :

    • une esquisse de la fin du monde pour les amateurs de dystopie,
    • un gigantesque vaisseau spatial en perdition, avec ses spécimens humains, pour les lecteurs de science-fiction,
    • une illustration de l’Enfer ou plutôt du Purgatoire pour les mystiques chrétiens,
    • une métaphore des camps d’internement pour les historiens,
    • une réflexion sur ce que veut dire appartenir au genre humain pour les philosophes,
    • un hommage à Kafka ou au « Désert des Tartares » de Dino Buzzati pour les lettrés,
    • un roman d’initiation et de formation pour les pédagogues.

Pour résumer, cela reste une parabole dont le sens échappe au lecteur.

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