ROUGE IMPERATRICE | Leonora MIANO

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Les citations sont tirées de cette édition.

La romancière franco-camerounaise, Leonora MIANO, offre dans ce très long feuilleton, plus de 600 pages, une vision panafricaine originale et puissante.

Roman de l’inversion du monde, ROUGE IMPERATRICE concrétise l’espoir d’une revanche, tant attendue, sur les humiliations du passé .

Cette « guerre de civilisation », gagnée dans l’élégance et la sérénité, n’évite pas toutefois les effets de symétrie, si appuyés qu’ils finissent par affaiblir le propos. Les dominants sont les dominés d’autrefois, les « noirs » réagissent, jusqu’à la caricature, comme les « blancs » de naguère, l’Afrique prend la place de l’Europe.

Terme à terme, les situations se répondent en remarquables reflets dans le miroir de l’histoire, même si un peu plus de complexité aurait pu enrichir le « retournement radical » proposé, avec encore plus de grandeur morale et de véracité politique.

La langue utilisée est riche, abondante, luxuriante. Elle regorge de termes nouveaux ou décalés, de preuves linguistiques de l’étendue des idiomes africains. Le glossaire, en postface, est utile mais largement insuffisant pour faciliter la lecture tant le vocabulaire est étrange et différent aux oreilles d’un francophone ordinaire.

C’est un roman dans lequel on plonge, comme si on allait à la découverte d’un nouvel univers, celui de KATIOPA, le continent africain unifié, la Terre Mère retrouvée.

LE CONTEXTE GEOGRAPHIQUE, HISTORIQUE, POLITIQUE

L’action se situe en l’an 6361 de la nouvelle ère, mais en 2124 du calendrier romain, soit dans un siècle.

Le Continent africain, KATIOPA, est dorénavant unifié, sous les ordres de l’Organisation, autrefois secrète, l’Alliance, à laquelle le héros du roman, Ilunga, s’est dévoué. Elu à la tête du gouvernement, il remplit sa charge de chef de l’Etat.

Le nouvel Etat s’étend sur l’ensemble du continent, à l’exception, sans doute provisoire, du Maghreb et du Proche-Orient. Cet ensemble politique, constitué par la force, a rompu avec les anciennes puissances coloniales, ne respecte pas les contrats antérieurs signés, ne se soumet pas aux décisions des cours de justice étrangères, et, bien sûr, n’est « débiteur de personne ». Ainsi a été restitué « au Continent sa vision des choses et son rythme propre » (p 92).

Derrière un protectionnisme quasi intégral, le KATIOPA retrouve son indépendance. Les terres sont reprises aux étrangers et à leurs affidés. Le Continent se lance dans une « politique de puissance », soutenue par un marché autonome suffisamment vaste et peuplé.

L’Alliance, outil politique de ce renouveau, s’appuie sur la Diaspora, c’est-à-dire les descendants d’émigrés résidant dans les anciennes puissances coloniales. Pour ces derniers,

« Fils et filles de la Terre Mère, la restauration de sa souveraineté était devenu un enjeu majeur. N’était-ce pas à leur origine ancestrale qu’ils avaient été renvoyés au cours des générations pour légitimer les nombreuses iniquités dont ils étaient victimes ? » (p 93)

Il était offert d’ailleurs aux membres de cette diaspora répartie sur toute l’Europe de rentrer sur le Continent afin de participer à l’aventure du renouveau.

Parallèlement, les européens blancs et en particulier les français (les FULASI) ont fui leur pays, envahi par les émigrés africains, initiateurs d’une véritable « colonisation migratoire ».

Partis pour certains vers l’Est (l’Oural) afin de préserver leur identité culturelle, d’autres ont préféré se diriger vers l’Afrique où ils sont désormais appelés « les sinistrés ». Méprisés et peu visibles, ils vivent, pauvrement, dans les marges de la société comme le faisaient les émigrés africains en Occident. Ces « sinistrés », en particulier les Fulasi, dont le sort est au cœur du roman, regrettent leur grandeur passée même si l’intégration leur semble impossible.

« La plupart des sinistrés ne pourraient ni assimiler les usages qu’ils méprisaient ni se faire accepter de ceux qui chérissaient ces pratiques. »  (p 69)

N’étant plus majoritaires chez eux – la Seine Saint Denis était devenue indépendante ! -, ils avaient cru retrouver dans certaines régions de KATIOPA des « lieux où fortunes et vestiges de la puissance coloniale leur promettaient de s’épanouir ».

N’ayant pas compris le mouvement d’émancipation des anciens esclaves et de reconquête des terres, ils vivaient hors du temps, en marginaux réfractaires à la langue locale, murés dans leur civilisation défunte. Les nouveaux dominants ne rêvaient que d’une chose, les expulser, – car ces européens sont, par essence, maléfiques, belliqueux, voraces -.

Pour les plus extrémistes des katiopiens, il faut rejeter les descendants des anciens colonisateurs et écarter tous les marginaux qui veulent les aider au nom de l’ouverture, voire de « l’hybridation ». Tenants de la « pureté de la race », ils refusent tout métissage, toute vision universaliste.

L’héroïne du roman, Boya, universitaire, a consacré ses sujets d’études à la connaissance de ce phénomène d’immigration des français dont elle parle la langue. Elle sera combattue pour cela.

La situation décrite évoque clairement les données historiques contemporaines. La constitution de KATIOPA rappelle, en quelque sorte, la construction de la puissance chinoise, même si celle-ci a d’abord profité de la mondialisation économique pour construire son indépendance et sa nouvelle richesse.

Quant au « Sinistre » des nations européennes, on ne peut que penser au fantasme récurrent du « Grand Remplacement » :

« Depuis le sud du Sahara, la fécondité des femmes avait déversé sur Pongo (Europe) des cohortes déterminées à s’y implanter. Avant que l’on se soit retourné, elles avaient repiqué dans le sol leurs cultures, lesquelles s’étaient associées avec celle poussée du béton des villes   périphériques pour faire du pays Fulasi (France) un séjour infernal. »  (p 385)

L’humour grinçant de l’auteure n’évite aucune référence.


L’INTRIGUE, UN FEUILLETON A REBONDISSEMENTS

Leonora MIANO assume la forme feuilletonnesque, digne d’une série télévisuelle. Elle met en scène quatre acteurs principaux et de nombreux rôles secondaires.

Tout d’abord, le corps central du récit se consacre au couple improbable composé du chef de l’Etat, le Mokonzi Ilunga, intègre et sérieux, et  de Boya, la femme rouge à la peau cuivrée, universitaire au grand cœur. On saura tout des sentiments amoureux qui rapprochent ces deux êtres différents, voire opposés, et l’on assistera longuement aux tourments amoureux de leur relation.

Ce couple positif est opposé à un autre, dominé par le chef de la Sécurité, également chef des Armées, le Kalala Igasi, double sombre de Ilonga. Il est accompagné par Zama, gouvernante colossale et muette de « l’aile des femmes » de la résidence présidentielle, et proche de Boya.

Les deux chefs, frères de combat mais rivaux, sont aimés par les deux femmes puissantes qu’ils convoitaient. Les amours réciproques de ces personnages sont décrits avec détail et lyrisme, donnant parfois au roman une coloration sentimentale étonnante.

Mais les oppositions demeurent et le conflit entre les deux couples exige qu’entrent en jeu d’autres protagonistes : des Anciens, maîtres en ésotérisme et en magie, la première épouse du dirigeant suprême qui cache ses relations lesbiennes, un ancien amant de la « femme rouge » qui se révèle être un espion chevronné, un jeune descendant de français dont l’attitude est ambiguë, et d’autres rôles secondaires.

L’intrigue se noue autour d’un débat qui éclaire tout le récit : que faire des sinistrés, donc des émigrés ? La « femme rouge », Boya, veut les soutenir et parvient à convaincre son amant, le chef de l’Etat, de la rejoindre sur ses positions d’ouverture et de compromis. Le dirigeant de la sécurité et l’espionne qu’il a mise en place auprès de Boya veulent les expulser.

De péripéties en affrontements masqués, de retour aux ancêtres aux recours à la magie, l’intrigue progresse vers une opposition frontale qui permet à l’auteure d’exposer le dilemme véritable, dilemme qui dépasse de loin le sort réservé aux Sinistrés, tranché par le trop connu : ce pays, « Katiopa, tu l’aimes ou tu le quittes ».

Le problème réel est de savoir ce que l’on fait de la part laissée, en soi, par les envahisseurs d’autrefois. Ici, ce que les habitants du continent africain font de ce qu’ils ont d’européens en eux.

Ilunga le dit ainsi :

« Il me semble que le problème est là, dans notre capacité à accepter que ce fameux nous-mêmes à défendre et à élever, se soit formé dans le contact avec les agresseurs d’hier, dans le long frottement des peaux et    des cultures. » (p 546)

Leonora MIANO aborde ainsi les problèmes de l’identité ethnique et culturelle, de l’immigration et de ses descendants, du métissage et du multi-culturalisme.

La vision proposée est positive, le chef de l’Etat et la « Rouge Impératrice » triomphent. Leur choix politique est accepté par la majorité du Conseil gouvernemental, les opposants sont défaits.

Le couple vainqueur va se marier, il vient d’ailleurs d’adopter un enfant métis de français et d’africain, décision hautement symbolique.

Tout est prêt pour la publication d’un second tome…

Dystopie pour les uns, utopie pour les autres, ce roman ne cesse d’interroger les différentes composantes de la société française.

En inversant les perspectives, l’auteure peut traiter avec finesse et malice les nombreuses peurs occidentales : « le grand remplacement », le statut des immigrés, l’indépendance économique, la mondialisation, …

En même temps, Leonora MIANO reste fidèle à ses options culturelles. Elle propose une « maison des femmes », elle explore les relations oniriques avec les morts, elle fait usage de filtres magiques, elle analyse les rêves.

Rarement, un livre a atteint ce niveau de richesse foisonnante.

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