AUPRES DE MOI TOUJOURS | Kazuo ISHIGURO

3/5
Les citations sont tirées de cette édition.

Roman d’éducation, l’œuvre de Kazuo ISHIGURO décrit l’enfance, dans une institution anglaise prestigieuse, de trois élèves : Kath la narratrice, Ruth et Tommy ses amis.

L’école semble accorder aux pensionnaires attention et bien-être mais, de façon insidieuse, l’auteur distille un doute qui provoque un certain malaise : ces enfants, devenus adolescents puis jeunes adultes, ne sont pas semblables à leurs contemporains. Ils suscitent gêne et répulsion auprès de ceux qui les gardent et leur enseignent les richesses de la culture.

Certes, quand Kath débute son récit, elle est « accompagnante » de « donneurs » qui l’interrogent sur ce Centre d’éducation qu’elle a eu la chance de fréquenter : Hailsham. Bien volontiers, Kath décrit par le menu l’enfance et l’adolescence qu’elle a vécues au sein de son groupe, avec les querelles, les amitiés et les émois propres à ces périodes de la vie.

On pourrait se croire dans un livre de mémoires de jeunesse, un peu niais et sans relief. Mais le doute demeure, les notations s’accumulent jusqu’à ce que le mot – vérité soit énoncé, enfin, à mi-parcours du roman : clone.

Une enseignante, opposée au système, révèle la vérité aux pensionnaires :

« Le problème, d’après ce que je vois, c’est qu’on vous a informés sans vous informer (…) Aucun de vous n’ira en Amérique, aucun de vous ne sera star de cinéma. (…) Vos vies sont toutes tracées. Vous allez devenir des adultes, et avant de devenir vieux, avant même d’atteindre un âge moyen, vous allez commencer à donner vos organes vitaux. C’est pour cela que chacun de vous a été créé. » (p 131)

Ces êtres ne sont donc pas de réels humains, ils ont été conçus par clonage et constituent des réserves d’organes pour ceux qui en ont demandé la création. Kath et ses amis ont bénéficié d’une jeunesse agréable parce que quelques anglais fortunés ont souhaité fonder une institution favorable à leur épanouissement et démontrer ainsi, au travers de leurs productions artistiques, que « les clones ont une âme ».

Ce sera en vain, les amis de Kath deviendront des « donneurs » et mourront à l’issue de quelques prélèvements d’organes.

Kath, accompagnante très longtemps de ses collègues condamnés, se résoudra elle-aussi à devenir « donneuse » et donc à disparaître après avoir subi deux, trois voire, dans le meilleur des cas, quatre ablations.

Description froide et élégante d’un monde dystopique possible, le roman de K. Ishiguro ne peut laisser insensible. Ses personnages sont humains, plus qu’humains et proches du lecteur. Le processus de cette expérience est décrit de l’intérieur, auprès de ceux qui la subissent, et non comme une hypothèse théorique sans réalité psychologique comme c’est souvent le cas dans les romans de la contre-utopie.

L’auteur traite des programmes d’eugénisme envisagés actuellement et analyse avec précision ce que serait la mise en place d’un « élevage de clones pour satisfaire les programmes de dons d’organes ».

« Même si les gens se sentaient mal à l’aise à cause de (votre) existence, leur principal souci était que leurs propres enfants, épouses, parents, amis ne meurent pas du cancer, de la sclérose (…), d’une maladie du cœur. » (p 402)

Voilà ce que l’on peut vivre dans « l’Angleterre à la fin des années 90. »

Remarquable dénonciation du clonage humain, ce roman s’inscrit à l’évidence dans un des courants les plus puissants de la dystopie récente, la critique du « transhumanisme ». Il a donné lieu à une adaptation cinématographique, sous le même titre (film anglo-américain de Mark Romanek, 2010).

ADAPTATIONS

Film

Adaptation au cinéma en 2010, sous le titre « Never Let Me Go » par le réalisateur Mark Romanek.

Avec dans les rôles principaux Keira Knightley, Andrew Garfield, Carey Mulligan et Charlotte Rampling.

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