NOTRE VIE DANS LES FORETS | Marie Darrieussecq

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Ce roman écrit à la première personne met en scène Viviane, psychothérapeute. Au début du récit, elle a rejoint, avec d’autres réfractaires, la forêt pour y vivre loin des contraintes de sa vie antérieure, contrôlée par les robots et les drones.

Dans son emploi, elle s’attache tout particulièrement à l’un de ses malades, le « cliqueur ». Ce dernier ne sera pas pour rien dans sa prise de conscience.

Mais la véritable obsession de Viviane, c’est sa « moitié ». Ce clone endormi qui lui sert de réservoir d’organes et qu ‘elle visite régulièrement,

« Comment réveiller les moitiés ? Est-ce qu’elles dorment dès leur naissance ? Est-ce qu’elles avaient toujours dormi ? Ou seulement par périodes, comme les ours hibernaient autrefois ? C’est pas bon, je me    disais, ce sommeil permanent. Ça doit les abîmer quelque part. Elles portaient toutes un embout nasal diffusant du gaz continuellement. Qu’est-ce qui se passait si on les débranchait ? Certains disaient qu’elles mouraient. Il était absolument interdit de les toucher. » (p 33)

La narratrice a fui dans la forêt, certes, pour échapper aux contrôles des médecins, des robots, des divers outils de surveillance mais aussi et surtout pour sauver sa « moitié », la cacher, l’éduquer et en faire un être total.

Les citations sont tirées de cette édition.

Viviane a subi plusieurs opérations et il lui manque un œil, or, à la faveur de sa vie plus libre, elle approche réellement son clone, le touche, le voit dénudé. Et elle constate qu’il a toujours ses deux poumons, ses deux reins et bien sûr ses deux yeux.

Pourquoi est-elle alors amputée, pourquoi n’a-t-elle en fait qu’un poumon et qu’un rein, alors que les médecins (hommes ou robots ?) lui ont toujours assuré qu’elle avait bénéficié des greffes des organes prélevés sur Marie, son clone ?

En réalité, elle découvre, avec son patient devenu dans la forêt son amant, qu’elle est elle-même, comme d’autres, une réserve d’organes pour son « ancêtre-souche », vieillard plusieurs fois greffé et visant l’immortalité.

Le roman se conclut sur ce constat implacable : quelques rares privilégiés vivent à l’abri dans des zones idylliques et se servent de multiples clones pour assurer le remplacement de leurs organes défaillants. Cela se fait avec la complicité d’un corps médical robotisé et sous la surveillance d’une technocratie sans âme.

Dans sa grande solitude et dans l’attente de sa mort prochaine, Viviane n’a plus qu’un but, témoigner. Elle doit donc, pendant qu’elle le peut, écrire et faire part de son expérience. Elle le fait, avec ses mots, ses hésitations, ses incertitudes, dans une prose amusée et sinistre :

« Je voudrais être sûre, si un jour quelqu’un trouve ce cahier dans la forêt, enterré dans le bidon, peut-être avec mes ossements, je voudrais être sûre qu’avant de le détruire, ou, je ne sais pas, de dire que j’ai tout inventé, ou de le tourner en dérision, bref, je voudrais être sûre qu’il soit lu jusqu’au bout. C’est tout. » (p 186)

Roman dystopique très inscrit dans l’époque, ce texte aborde les peurs les plus contemporaines : la robotisation grandissante et le contrôle accru sur les vies humaines, le clonage et la transplantation d’organes, le transhumanisme et l’élitisme social. En cela « Notre vie dans les forêts » constitue une dystopie particulièrement actuelle, même si le roman fait écho à de nombreux écrits antérieurs.

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