AVEC JOIE ET DOCILITE | Johanna SINISALO

Publié en Finlande en 2013 et aux éditions « Actes Sud » en 2016 - Les citations sont tirées de cette édition.

Ce roman de Johanna SINISALO, à la fois fable et thriller, propose un récit étonnant et original sur la place de la femme en Finlande dans une société imaginaire pratiquant l’eugénisme et la sélection naturelle.  

UNE STRUCTURE SINGULIERE

Le roman, d’une forme parfois déconcertante, évolue à partir des récits croisés des deux principaux protagonistes auxquels se mêlent des éléments réels et fictifs sur le contexte social et politique de la Finlande du XX ème siècle. Définitions, articles de journaux, recommandations, présentés comme des documents  officiels offrent la description d’une société qui mériterait d’être analysée indépendamment du récit. Ils apportent cependant un réalisme et un contenu précieux à cette intrigue de roman policier, pleine de suspense. 

Dense et haché dans sa forme, le texte recourt également au style épistolaire pour relater, avec sensibilité, l’histoire de Vanna et de sa sœur.  

La toile de fond du roman s’inscrit, par ailleurs, dans l’univers fantasmatique de la capsaïcinophilie où les pouvoirs du piment sont décuplés et utilisés pour atteindre un monde au-delà du réel. Celui-ci s’exprime à travers les nombreuses références au chamanisme finlandais qui envahit sur un mode poétique les pensées de l’héroïne.

LE CONTEXTE 

Le récit se situe dans la  Finlande de 2016 qui vit depuis quelques décennies sous le régime « eusistocratique » inspiré des travaux de domestication des renards argentés, menés en 1959, par le généticien russe D. Beliaïev. La loi sur la réglementation de la stérilisation ayant été adoptée car,

  «Plus les éléments déficients de la population se reproduisent, plus la charge imposée à la collectivité augmente. C’est là la source de la réflexion qui a conduit à élaborer la loi relative à la stérilisation. » (p 270)

la principale mission de l’Etat est d’assurer le bien-être de ses habitants, mais uniquement leur bien-être physique. Il s’agit en fait d’une dictature sanitaire où tous les excitants comme l’alcool, le tabac ou le café sont interdits. La seule drogue que l’on réussit à faire entrer clandestinement, et contre laquelle lutte le pouvoir, est le piment que l’on cultive à la campagne, comme dans la propriété de la grand-mère de Vanna et Manna.  

La principale mission du Bureau de la Santé qui fonctionne comme une police politique, est d’organiser la sexualité à partir de la seule satisfaction masculine. L’homme, le « virilo », est le genre dominant et la femme, « l’éloï», a progressivement été sélectionnée et domestiquée afin d’être à sa disposition et de lui éviter toute frustration sexuelle.

« ELOÏ, (…)  Sous-race du sexe féminin, active sur le marché de l’accouplement et vouée à favoriser par tous les  moyens le bien- être du sexe masculin. (…) L’éloï est typiquement blonde et brachycéphale » (p 36)

C’est « une créature instinctive, esclave de ses hormones sexuelles » dont la « capacité de compréhension repose sur (…) la répétition, la récompense et le renforcement ». En retour, elle est « obéissante et loyale » et manifeste au « virilo » « un amour et un attachement sans limite. » (p 167)

Après avoir suivi des études dans les lycées ménagers d’Etat, les éloïs, créatures charmantes, soumises et stupides, sont envoyées lors de grandes fêtes annuelles sur le « marché de l’accouplement ». Quelques femmes se révèlent toutefois impossibles à domestiquer, ce sont les « morlocks » que l’on envoie remplir des tâches subalternes. Leur définition « officielle »,

« MORLOCK, (…) Sous-race du sexe féminin qui, du fait de ses limitations physiques (et notamment de sa stérilité) se caractérise par son exclusion du marché de l’accouplement. » ( 53)

masque en réalité la vraie raison de leur rejet dans la société : leur soif de connaisssance et leur esprit critique.

L’INTRIGUE

Tel un thriller, le récit démarre sur une scène d’achat de drogue (la capsicaïne) suivie, le chapitre suivant, d’un interrogatoire relatif à l’agression subie par l’héroïne, Vanna, dans un cimetière où elle se rendait sur la tombe de sa sœur mais qui lui sert en réalité de planque pour la drogue. Le décor ainsi planté, on revient, à travers les lettres de Vanna à sa sœur Manna, disparue et prétendue morte, à l’histoire des deux sœurs élevées dans la campagne finlandaise par leur grand- mère à la suite de la mort accidentelle de leurs parents. Chapitres assez émouvants sur l’enfance des deux fillettes, toutes deux appelées à devenir des éloïs, mais dont seule Manna se révèle en avoir les comportements. Sa sœur aînée, Vanna, bien qu’ayant les caractéristiques physiques (blondeur et morphologie) d’une éloï, se révèle, par son intelligence et sa liberté d’esprit, être une morlock. Cette double appartenance, difficile à vivre, explique sans doute son addiction à la capsicaïne.

Sensible à la fragilité et à la déficience mentale de sa petite sœur qu’elle adore, elle fait tout pour lui éviter le pire mais en vain. 

En vraie éloï, Manna ne recherche qu’une chose, le mariage. Elle épouse à quinze ans un virilo  qui va s’avérer être de la pire espèce et rapidement la faire disparaître pour s’approprier, comme le prévoit la loi, ses biens (la maison de campagne et les terres de la grand-mère). Savoir ce qui lui est réellement arrivé devient la quête éperdue de Vanna, soutenue par Jare, un jeune et sympathique virilo venu travailler sur le domaine. Celui-ci découvre progressivement la double identité, éloï/morlock, de Vanna et son addiction à la capsaïcine. Il l’aide et s’insère peu à peu dans le circuit de la drogue avec le but d’en tirer un maximum de profits pour pouvoir quitter cette Finlande totalitaire et partir à l’étranger rejoindre les pays dits « hédonistes », symboles de liberté. 

A la faveur d’une rencontre avec trois personnages appartenant à la secte de Gaïa, déesse mère de la mythologie grecque, qui viennent s’installer sur le domaine, la culture du piment se développe. Ils construisent des serres camouflées par des branchages – référence fortuite ou non au mode de culture du cannabis – afin d’y sélectionner la variété de piment la plus pure, « parfaite », selon la philosophie des gaïens. 

« Nous recherchons un contact disparu, intégral, avec la nature. Un état dont l’homme s’est éloigné sous l’influence de la civilisation. Un état que connaissaient les chamans. Ne faire qu’un avec le monde. Nous libérer des chaînes de l’existence humaine. » (p 260)

La « Pierre de foudre », puis le « Cœur du soleil », espèces au nom évocateur, transportent Vanna, qui a pour rôle de les tester, dans des transes à la limite de la mort et font basculer le roman dans le fantastique, entre hypnose et délire hallucinatoire. 

Le piment, source conséquente de revenus, devient l’enjeu de transactions douteuses qui mettent en péril les gaïens et les poussent à s’enfuir avec leurs précieux plants. Jare et Vanna, persuadés d’être surveillés et en danger, n’ont plus d’autre solution que de vendre, au plus vite et au meilleur prix, leur précieuse production afin de pouvoir s’enfuir.

Après de multiples rebondissements, Vanna retrouve le mari de Manna. Il cherche à l’enlever, comme il a enlevé et vendu sa sœur. Avec le secours des paillettes de piment et du « cœur de soleil », elle réussit à lui échapper mais s’enfonce dans un trip absolu par lequel elle pourra rejoindre mentalement Manna et la libérer. On nage en plein délire… Mais, vainqueurs de ces épreuves dans une suite de péripéties quelque peu rocambolesques, les deux amants pourront s’envoler vers des mondes meilleurs.

Pour conclure, on pourrait dire que les multiples inspirations qui irriguent ce roman brouillent parfois le propos. L’omniprésence de la drogue  affaiblit la dénonciation d’une société machiste poussée aux limites du soutenable, où la femme est non seulement assimilée à un animal domestique, mais réduite en esclavage. 

La dystopie fonctionne cependant parfaitement, et Johanna SINISALO fait preuve d’originalité, de finesse et souvent de poésie dans la conduite de ce récit non dénué d’une certaine ironie, comme l’exprime le titre.

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