ESPACE LOINTAIN | Jaroslav MELNIK

En renonçant à l’un de ses sens fondamentaux, la vue, l’humanité perd aussi la liberté et l’autonomie. Le livre de Jaroslav MELNIK, auteur ukrainien vivant en Lituanie, sans atteindre la qualité de l’œuvre de José SARAMAGO (« L’aveuglement »), n’est pas anodin.

Ce beau roman, qui puise ses références dans de nombreux textes de la SF classique (en particulier « Le monde aveugle » de Daniel F. GALOUYE, 1961), dépasse aussi des récits souvent convenus pour rejoindre l’enseignement le plus traditionnel, celui de Platon et de son mythe de la caverne.

J. MELNIK pose également la question lancinante : ne vaut-il pas mieux vivre amputé mais heureux plutôt que libre mais angoissé ?
On retrouve toujours la fable « Le loup et le chien », le message du « Meilleur des mondes » ou celui de « 1984 ». Mais le propos de l’auteur est plus désespéré : peut-on vraiment échapper aux régimes totalitaires ? Les dominants et les dominés ne sont-ils pas en fin de compte liés par le même destin, la survie d’un système immuable ? La seule issue ne réside-t-elle pas dans la fuite vers l’Ailleurs ?

LE CONTEXTE : une société d’aveugles asservis

Les habitants de Mégapolis ont totalement oublié l’usage de la vue, le mot « voir » leur est d’ailleurs incompréhensible. Les résidents se déplacent à l’aide de capteurs acoustiques. Ils repèrent les formes dans leur espace immédiat, « l’espace proche », le seul qui existe vraiment et qui les accompagne où qu’ils aillent. L’espace, en soi, n’existe donc pas pour les « mégapoliens » puisque leur « espace proche » se déplace en même temps qu’eux comme s’il s’agissait d’une bulle.
Certains cependant, très exceptionnellement, recouvrent la vue et remettent en cause cette vision « aveuglée » du monde. Ils sont bien sûr traités comme des malades et sont soignés contre cette affection psychologique grave, la croyance en « l’espace lointain ».
Ce roman, entrecoupé d’éléments factuels (citations d’ouvrages scientifiques, communiqués officiels, coupures de presse, journaux intimes, poèmes,… ) fait la part belle à l’analyse de cette psychose. Toutefois, ces nombreuses incidentes ne facilitent pas la lecture du texte de J. MELNIK, qui en devient souvent complexe et peu fluide.

L'édition de référence est celle du Livre de Poche (N° 35187, 2018)

La description de la mégapole est riche et constitue certainement l’élément le plus puissant de l’œuvre.

« Il y avait là des centaines, des milliers de pylônes de toutes les dimensions. Ils se multipliaient à perte de vue, se superposant à l’infini. (…) Cette fourmilière n’avait pas de fin. » (p 57)

« Au loin, presque à l’horizon, se dressait un mur immense et ténébreux qui semblait se fondre dans la brume de l’infini. Son sommet disparaissait complètement, noyé dans une masse opaque indescriptible et menaçante, suspendue au dessus du sol. » (p 119)

Le roman suit le parcours classique des dystopies totalitaires. Un héros solitaire emprunte le chemin cruel et périlleux de la vérité, il sera pourchassé, trahi et découvrira la réalité cachée derrière les apparences. Le récit évoque alors l’œuvre de Ira LEVIN, « Un bonheur insoutenable ».

L’INTRIGUE : le dilemme du héros

Le héros, Gabr, recouvre la vue. Persuadé d’être malade, victime d’une grave psychose, il consulte le Ministère du Contrôle. Ce dernier diagnostique la pathologie ultime, les hallucinations de « l’espace lointain » et propose le seul remède envisageable, la pose de scellés oculaires, avant d’avoir recours à l’intervention chirurgicale si cela persistait. Mais Gabr, après avoir eu la révélation de la beauté du monde, ne peut y renoncer même si l’accès à ce nouveau sens apporte d’abord angoisse et peur.

« Auparavant, il ne savait pas ce qu’était l’inconnu. L’inconnu n’existait pas ! Dans l’espace proche tout était connu. L’espace proche était un espace rassurant, sans danger : l’Union gouvernementale y veillait. Il était truffé de technologies d’orientation. Les seuls sens en éveil dans cet espace était l’ouïe, le toucher et l’odorat. » (p 35)

L’aventure commence avec la vue, comme cette rencontre avec des éléments qu’il ne peut encore nommer, la mer et le soleil :

« Gabr était entré dans l’eau jusqu’aux chevilles : tout autour de lui une plaine bleue s’étendait à l’infini, de petits monticules venaient jouer joyeusement à ses pieds. Une immense sphère rouge et brillante roulait vers l’horizon. » (p 36)

Gabr s’isole de son univers, rencontre d’anciens voyants devenus renégats et parqués dans une zone dépourvue d’aides acoustiques. Sa compagne le trahit, pour son bien évidemment. Incarcéré, il est soumis à un traitement rude qui devrait lui ôter définitivement la vue, cette « impensé » du monde des aveugles.
Mais les rebelles parviennent à le libérer et exigent de lui qu’il accomplisse ce qu’ils ne peuvent plus réaliser, abattre la Mégapole et mettre fin à l’ordonnancement monstrueux de ce « monde aveuglé ». Pour cela, il doit se rendre dans la Tour de contrôle principale et intervertir les commandes électroniques.
Le héros est partagé entre des sentiments contraires, il ne veut pas perdre la vue mais il ne veut pas non plus détruire Mégapolis, l’univers où réside sa mère, ses amis, sa compagne.
De doutes en doutes, de confrontations en confrontations, en particulier avec le général Oks, chef des rebelles, Gabr se résout à mettre en œuvre l’attentat programmé.
Après avoir échappé aux agents du Ministère du Contrôle, il parvient au sommet de la Tour et il découvre la vérité …
Les responsables techniques qui ont déjoué sa tentative d’attentat sont des voyants ! Cette révélation consterne le héros, persuadé d’être le seul à jouir de la vue. En fait, les maîtres de la mégapole, peu nombreux, sont tous des voyants qui exercent, de génération en génération, le pouvoir suprême. Ils vivent en famille dans un village traditionnel (« Le Havre de Paix ») situé en bordure de la ville. Ils se rendent chaque jour dans la cité pour remplir leurs tâches, diriger des millions d’aveugles. Ils sont directeurs, administrateurs, ministres et s’enorgueillissent de leur rôle.

Gabr est d’abord furieux devant cette relation dominants/dominés, mais il se rend compte aussi que ces élites sont en réalité condamnés à diriger la mégapole sans profiter pleinement des vastes étendues disponibles sur la Terre. Ces dirigeants veulent, à tout prix, préserver le statu quo afin que rien ne change. Pire, ils n’ont pas vraiment la capacité de modifier les destinées de la Cité. Celle-ci possède des dispositifs de sécurité indépendants des hommes, rien ne peut la détruire.
Le héros adopte tout d’abord les attributs de son nouveau statut. Il devient même ministre et épouse la fille d’un des principaux dirigeants. Mais il n’est pas heureux, il s’ennuie.
Après d’ultimes péripéties, il prend la fuite dans les « espaces lointains », accompagné par une rebelle qui a recouvré la vue comme lui.
Ne pouvant vivre ni avec les aveugles, ni avec les voyants, il prend la seule décision possible, renoncer à Mégapolis et à son système délétère, retrouver une vie autonome et libérée des entraves du passé.

CONCLUSION

Le message du roman de J. MELNIK est clair. Les systèmes totalitaires sont clos et se survivent à eux-mêmes. Ils regroupent des dominés (les prolétaires, les pauvres, ici les aveugles) et des dominants (les élites, les riches, ici les voyants) mais, en fin de compte, les composantes de cette dualité sont inséparables et ne peuvent échapper à un destin qui les dépasse.
Ainsi, on ne peut détruire ou modifier Mégapolis, ni de l’intérieur (tentatives stériles de rebelles idéalistes) ni de l’extérieur( rêves illusoires des élites sur un pouvoir qu’en fait elles ne détiennent pas).
La seule issue réside bien sûr dans la fuite vers l’Ailleurs, vers l’Espace Lointain.
C’est ce que tente le héros de ce beau roman complexe et exigeant.

Autres livres chroniqués dans la même rubrique thématique

CORPUS DELICTI, un procès | Juli ZEH

L’œuvre de J. Zeh, à l'écriture exigeante, prend une dimension très particulière dans les temps de pandémie traversés par la planète depuis 2020. Entre « Le meilleur des mondes » de A. Huxley, les sociétés sécuritaires asiatiques, les revendications toujours plus alarmistes des épidémiologistes en quête de pouvoir, CORPUS DELICTI annonce les dictatures sanitaires à venir.

Lire

LE CERCLE | Dave EGGERS

Nous sommes en territoire connu, les GAFAM règnent, les algorithmes résument les existences, le besoin de transparence comble l'exigence de sécurité. Dans ce monde, un seul opérateur a pris le contrôle de tout et de tous et, de projet fou en test dément, « le Cercle » se referme sur la totalité des libertés humaines.

Lire

LE PETIT POLEMISTE | Ilan DURAN COHEN

Dystopie ironique sur le monde qui vient, le roman de I. Duran Cohen n'hésite pas à forcer le trait et à revendiquer un ton satirique. Tous les engagements vertueux d'aujourd'hui, qu'ils témoignent du statut de la femme, des valeurs écologiques, de la place de l'animal sont devenus les cauchemars de demain.

Lire

LE PETIT PARADIS | Joyce Carol OATES

La dystopie est à la mode et Joyce Carol OATES, romancière, poétesse, dramaturge, essayiste et deux fois finaliste pour le Nobel de Littérature, s'en empare dans ce roman qu'on pourrait aussi qualifier de philosophique.

Lire

AMATKA | Karin TIDBECK

Ce récit se présente comme la description d'un monde construit de toutes pièces dans un univers inconnu et incertain (les habitants « ne savent pas où ils sont »).

Lire