LE CERCLE | Dave EGGERS

Roman dystopique, LE CERCLE aborde le cadre de vie de nos contemporains et la place prise par la connexion générale aux réseaux sociaux.

Nous sommes en territoire connu, les GAFAM règnent, les algorithmes résument les existences, le besoin de transparence comble l’exigence de sécurité.

Dans ce monde, un seul opérateur a pris le contrôle de tout et de tous et, de projet fou en test dément, « le Cercle » se referme sur la totalité des libertés humaines.

L’un des trois fondateurs du « monstre », enfin lucide, s’interroge ainsi sur sa création :

« Quatre-vingt-dix pour cent des recherches sur internet à travers le monde se font déjà via le Cercle. (…)

On sera bientôt à cent pour cent. (…) On contrôle presque tout ce que les gens voient et savent. Si on a besoin d’enterrer un élément, définitivement, ça prend deux secondes. Si on veut détruire quelqu’un, il faut cinq minutes. Comment qui que ce soit peut s’opposer au Cercle, (…) ? Qu’est-ce qui se passe après ? Qu’est-ce qui se passera quand ils contrôleront toutes les recherches, quand ils auront accès à toutes les données de n’importe qui ? Quand ils auront connaissance des faits et gestes de tout un chacun ? » (p 556-557)

Gallimard, Folio n°6330, 2016.

Le récit de D. EGGERS, publié en 2013, est très documenté et il retrace les avancées des technologies numériques observées depuis dix ans.

L’enfer dépeint par l’auteur est pour bientôt. Le déroulement de la pandémie du COVID 19 confirme d’ailleurs ces évolutions. La « transparence » est attendue et revendiquée par les citoyens car « tout savoir pour tout contrôler » demeure l’objectif dominant de l’époque.

LE CERCLE a fait par ailleurs l’objet d’une adaptation au cinéma en 2017.


LE CONTEXTE

Le roman, très long (presque 600 pages) détaille la réussite d’un géant du numérique. Celui-ci est servi aveuglément par ses 10.000 salariés et avance, étape par étape, vers le but ultime des sociétés sous contrôle : « tout voir, tout savoir ».

Les phases de la surveillance s’enchaînent, d’abord auprès des membres du Cercle :

  • obligation d’être connecté en permanence, sur le plan professionnel comme sur le plan privé,
  • suivi médical intrusif avec port d’un bracelet électronique reprenant l’ensemble des données.

Mais aussi auprès des élus politiques, voire de la population générale :

  • transparence pour les élus qui adoptent une webcam enregistrant et diffusant l’intégralité de leurs actions auprès des followers du Cercle,
  • évaluation générale des élèves avec classification de tous les enfants,
  • numérisation de l’intégralité des archives afin d’assurer à tous la connaissance de leur histoire familiale,
  • et surtout utilisation généralisée de caméras connectées au Réseau, même dans les territoires les plus isolés de la planète.

Dans l’objectif du Cercle, il y a bien sûr l’adhésion obligatoire de tous avec, en corollaire, l’impossibilité d’échapper à l’exercice du vote. L’organisation veut ainsi perfectionner la démocratie et imposer le couple maudit du pouvoir absolu : démocratie directe et transparence totale.

En fait, le Cercle invente le « totalitarisme parfait », vision orwellienne très moderne. L’assentiment des populations est évident car pour elles la sécurité prime toujours sur la liberté.

Dans cette voie, les projets peuvent aller de plus en plus loin. L’étiquetage par puce de tous les individus ayant commis un délit complète la surveillance interne des domiciles avec signalement de la venue de tout inconnu. Cela s’accompagne d’une définition précise et d’une surveillance efficace de normes comportementales acceptables.

EGGERS décrit avec délices l’enfer à venir, celui des sociétés intégralement connectées où les individus n’ont plus de secrets et où la bien-pensance règne sans partage.

L’INTRIGUE

Pour incarner son propos, l’auteur choisit une jeune héroïne, Mae, qui va suivre toutes les étapes du parcours vers l’adhésion totale à l’ordre nouveau.

Jeune recrue du Cercle, introduite par son amie Annie, Mae gravit les échelons et se délecte de la vie sur le campus de l’entreprise. On y travaille beaucoup mais le cadre est agréable et les fêtes nombreuses. Elle finit d’ailleurs par dormir sur place dans une des chambres prévues à cet effet. 

Pour être bien notée, la jeune femme multiplie les connexions et adopte les obligations sociales de l’entreprise. Elle s’éloigne de ses parents, de son ancien compagnon, Mercer. 

Au début, elle résiste encore un peu, rencontre même Kalden, un rebelle qui semble avoir ses entrées dans la société et qui se révélera être en fait un des trois fondateurs du Système.

Elle s’adonne encore au kayak, sa passion, hors du contrôle du Cercle, mais ce sera sa dernière tentative. 

Elle est rattrapée par la « surveillance généralisée » mise en place et doit s’amender. Elle devient le symbole de la « transparence », c’est-à-dire qu’elle porte constamment une caméra qui diffuse les images de son environnement et de ses actes aux centaines de milliers de personnes qui la suivent. 

Malgré les mises en garde de Kalden, elle défend de plus en plus fermement le projet global du Cercle. Elle oblige ses parents à être filmés en permanence, ce qui les contraint à fuir. Son ancien compagnon se réfugie dans une forêt isolée. Mais rien n’y fait, Mae propose que la surveillance devienne totale et que l’ensemble des êtres humains sur Terre soient connectés.

Son amie, Annie, qui a proposé que son histoire familiale soit accessible à tous, s’effondre après la révélation du passé esclavagiste de ses aïeux. 

Mae reste ferme, elle propose même une expérimentation en vraie grandeur : retrouver qui que ce soit dans le monde en moins de vingt minutes. 

Après la traque d’une fugitive en Angleterre, elle souhaite atteindre Mercer pour le convaincre du bien-fondé de sa démarche. La chasse, en direct, est brutale et le jeune homme se suicide devant les millions d’adhérents connectés.

Mae pourrait réfléchir, mais après huit jours de doute, elle renoue avec ses obsessions. Elle dénonce Kalden qui voulait mettre fin à l’ensemble du projet et devient l’égérie de ce monde sous contrôle qui renie le passé et installe une société nouvelle.

« Tout cela serait bientôt remplacé par un accès illimité, une transparence éclatante, un monde perpétuellement illuminé. La Complétude était imminente, et avec elle viendrait la paix, et l’unité ; tout ce désordre que connaissait l’humanité jusqu’à maintenant, toutes les incertitudes qui caractérisaient le monde avant l’existence du Cercle ne seraient plus qu’un souvenir. » (p 567-568)

CONCLUSION

Sous ces allures benoîtes, LE CERCLE constitue une dystopie puissante. Le roman analyse les dérives numériques qui, pour beaucoup, sont déjà en application ou le seront bientôt.

Le pire est bien sûr l’adhésion qu’entraîne ce type de mesures sécuritaires. La population en demande toujours plus, jusqu’à bâtir « le meilleur des mondes » que tous exigent avant de se rendre compte, trop tard, que l’utopie a viré au cauchemar.

Le  XXe siècle a démontré à l’évidence l’impasse des rêves sécuritaires fondés sur les différents totalitarismes expérimentés. Il est navrant de constater que le XXIe siècle s’adonne à nouveau aux utopies totalisantes sous forme de contrôles hygiénistes et de transparence radicale.

Les dystopies littéraires, comme celle de Dave EGGERS, peuvent, en toute modestie, réveiller les consciences et rappeler que le principe de liberté n’est pas une valeur périmée.

 

ADAPTATIONS

Le Cercle : Le Pouvoir de tout changer, est un film de science-fiction américano-émirati, écrit et réalisé par James Ponsoldt, sorti en 2017.

Avec Emma Watson, Tom Hanks et John Boyega.

Dans un futur proche, aux États-Unis, la jeune Mae Holland mène une vie banale ; elle est secrétaire dans une petite entreprise, vit encore chez ses parents Bonnie et Vinnie, n’a pas de petit ami et repousse les avances de son ami Mercer. L’unique activité solitaire qu’elle s’offre pour décompresser et se ressourcer est le kayak. Un jour, son amie Annie Allerton aide Mae à se faire embaucher dans son entreprise, Le Cercle, le plus important groupe de services technologiques du monde. Cette formidable opportunité lui permet, entre autres, de faire enfin bénéficier son père, atteint de sclérose en plaques, de soins adaptés. Alors que son implication au sein de l’entreprise ne cesse d’augmenter, ses patrons Eamon Bailey et Tom Stenton l’encouragent à participer à une expérience révolutionnaire dont le but est d’être filmée en permanence par une mini-caméra connectée SeeChange. Désormais, les choix de Mae impactent la vie de ses proches, de ses amis et de toute l’humanité, en bousculant les limites de la vie privée, de l’éthique et des libertés individuelles.

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