LE PETIT PARADIS | Joyce Carol OATES

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Les citations sont tirées de cette édition

La dystopie est à la mode et Joyce Carol OATES, romancière, poétesse, dramaturge, essayiste et deux fois finaliste pour le Nobel de Littérature, s’en empare dans ce roman qu’on pourrait aussi qualifier de philosophique.

L’action se situe en Amérique du Nord, devenue

« EANR – Etats d’Amérique du Nord Reconstitués qui ont vu le jour quelques années après les Grandes Attaques Terroristes et sont la     conséquence directe de ces attaques (…). Les Attaques ont été suivies d’un Interlude d’Indécision, durant lequel la question des « droits » (…) opposée au besoin d’une Vigilance Patriote dans la Guerre Contre la Terreur (VPGCT) était contestée, débat qui s’est soldé par la victoire de la Vigilance Patriote » (p 46)

Le décor de cette société est planté, à grand renfort – quelque peu indigeste – de sigles par lesquels les structures de l’organisation comme les individus sont identifiés.

Après les attentats du 11 septembre (explicitement référencés), l’Amérique et tous les états qui la composent sont désormais « Reconstitués ». Un contrôle savamment organisé est en place auxquels les habitants, et en particulier les intellectuels, doivent se conformer,

« Dans une Véritable Démocratie, tous les individus sont égaux – personne n’est meilleur que les autres » (p 29)

Dans cet univers, tout signe d’indépendance ou pire d’originalité menace son auteur d’être au mieux « Modifié » (rétrogradé à un statut inférieur), ou « Vaporisé » (supprimé sans que cela se voit), et au pire exécuté en public avec retransmission télévisée. 

L’héroïne, Adriane Strohl, brillante étudiante de 17 ans, est nommée major de sa promotion. A la répétition de remise de son diplôme, où elle doit produire un discours, elle est arrêtée pour « Propos Traîtres et Remise en Question de l’Autorité en violation des Statuts Fédéraux.». La sentence prononcée la condamne à l’exil. Celui-ci est toutefois bien particulier et confère à chaque condamné le statut d’IE (Individu Exilé) :

« Les Individus Exilés étaient télétransportés – chaque molécule de leur corps dissoute pour être reconstituée ailleurs. (…)

        Selon certaines rumeurs, le Président lui-même était un IE1 – un ancien  «Traître »- génie désormais intégralement reconverti aux EAN et à leur tradition démocratique» (p 58 et 59)

Après lui avoir implanté une puce électronique dans le cerveau, « là où les souvenirs sont traités avant d’être stockés ailleurs », Adriane est envoyée, « transportée », dans la« Zone 9 » , sous une nouvelle identité (elle s’appelle désormais Mary Ellen Enright et est orpheline) et dans une université, Wainscotia, où elle doit effectuer quatre ans d’études pour être formée à « une profession socialement utile ».

Cette « zone 9 », sous-titrée par l’auteure « le Petit paradis », est située en zone rurale et s’avère être l’état du Wisconsin en 1959, soit 80 ans en arrière 

« Ici, en Zone 9, l’air était plus pur. Si pur à respirer ! Le ciel nocturne n’était pas obscurci par l ‘écran de pollution auquel nous étions accoutumés dans mon ancienne vie perdue. » (p 83)

Mary Ellen/Adriane y découvre un univers qui lui est étranger, des compagnes de classe avec lesquelles elle ne peut communiquer sous peine de se dévoiler, des pratiques curieuses, comme celle (cocasse) de la machine à écrire, elle qui vivait et étudiait dans un monde hyper automatisé et informatisé…

Elle croise aussi, au milieu du roman, un groupe de manifestants anti-nucléaires, dont le leader, un certain Jamie Stiles, professeur d’arts plastiques, suscite sa sympathie, sans qu’elle puisse communiquer avec lui ni avec les autres participants.

La solitude de l’héroïne est grande, accentuée par le manque de ses parents et amis, jusqu’à ce qu’elle rencontre un autre « exilé » dont elle tombe immédiatement amoureuse. Ira Wolfman, est enseignant en psychologie, assistant d’un grand professeur qu’il ambitionne de remplacer, tant son savoir est supérieur à celui des autres chercheurs. Suivent de longs et souvent fastidieux propos sur le behaviourisme, au cœur de l’enseignement dispensé à Wainscotia.

La personnalité de Wolfman est ambiguë, le personnage tourmenté et peu sympathique. Fils unique de scientifiques renommés en EAN, il révèle à Adriane que, pirate informatique au collège et, élément surdoué, il aurait été recruté par la DSI (Direction aux Stratégies Informatiques), sous le nom de code « the wolf » pour créer un univers virtuel, la « Zone 9 ».

« On m’a détaché de la DSI. Le défi était de créer une réalité virtuelle  appropriée pour les IE dans laquelle on pourrait vous incarcérer via la  puce. La puce est réelle. Mais c’est tout. Tu as rêvé que tu étais « télétransportée » dans une époque passée, de façon absurde –   comment une époque passée pourrait-elle exister ? » (p 309)   

La fin du roman bascule dans une forme de récit fantastique.

Wolfman persuade Adriane de s’enfuir de la « Zone 9 » pour rejoindre d’autres états où sa notoriété est connue et où ils pourront refaire leur vie ensemble. Avec réticence elle le suit, mais après une marche sans fin ils se retrouvent à leur point de départ. Wolfman veut malgré tout l’entraîner encore et au moment où il décide de fuir sans elle, un oiseau, sorte de chauve-souris, pique sur lui, le frappe « sur le côté du crâne avant d’y pénétrer et d’y mettre subitement le feu, l’enveloppant de flammes et le changeant en vapeur »

L’héroïne est trouvée inconsciente par un randonneur, Jamie, et conduite à l’hôpital où les médecins pensent qu’elle a été frappée par la foudre …

Elle s’y  remet doucement, ses progrès sont lents et douloureux. Elle pleure beaucoup et finit par épouser son sauveur, Jamie, en concluant elle-même :

« Parce que la vie c’est maintenant. La vie ce n’est pas penser, ni réfléchir ou regarder en arrière ; la vie est un plongeon vers l’avant ; la vie c’est l’instant présent, de même qu’à la télévision où n’est toujours maintenant. Et je me dis Je suis au bon endroit, au bon moment. (p 371)

Curieuse dystopie et curieux roman aux multiples facettes et interprétations, mais c’est tout l’art de Joyce Carol OATES qui est ici à l’œuvre.

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