AUCUN SOUVENIR ASSEZ SOLIDE | Alain DAMASIO

Ce recueil regroupe dix nouvelles publiées entre 2001 et 2012.

La première publication aux Editions La Volte date de 2012.

La version,ici référencée, est celle de la collection Folio SF (n°474, 2015). Elle comporte, en post-face, une analyse textuelle et philosophique.

L’auteur, Alain DAMASIO, de son vrai nom Alain REMOND, est un écrivain culte de la gauche radicale et un observateur critique du techno-capitalisme. On pourrait illustrer sa vision du monde par les deux assertions suivantes :    

« L’homme est un flic pour l’homme »

– « Le smartphone est  un objet totalitaire »

Le style de l’auteur est brillant, souvent poétique et riche de recherches stylistiques. Les inventions graphiques sont abondantes et ne facilitent pas toujours l’appréhension des textes.

Parmi les dix nouvelles réunies, nous en avons privilégié quatre, brièvement résumées ci-dessous.

LES HAUTS PARLEURS

La langue est dorénavant privatisée, les multinationales ont acheté les termes les plus courants et les usagers doivent payer des royalties pour les utiliser. Ainsi la « libéralisation des mots »,

« allait soumettre la totalité du lexique des langues et des dialectes de la planète à la législation des noms de marques et donner lieu à une inflation codificatrice sans précédent pour en moduler la gestion commerciale et l’application circonstanciée aux sphères d’expression et aux cultures nationales. » (p 13)

Un rebelle, Spassky, crée une langue libre, basée sur le mot « chat ». Il échappe ainsi à la taxation et fait de nombreux émules dans la cité :

« Chat et Pas-Chat coabritent en chat-qu’un. Chat-qu’un avec sa chat- qu’une. » (p 27)

Il en meurt mais peut énoncer un véritable réquisitoire contre le capitalisme marchand et mondialisé.

Cette harangue marque le début des émeutes et l’élargissement de la révolte.


LE BRUIT DES BAGUES

Dans un univers totalement contrôlé, chaque individu se résume à un objet, une « bague », où tout est noté

« C’est un traceur idéal pour profiler
un consommateur et pour lui vendre
le bon produit au bon moment »
(p 89)

Toutefois certains dénoncent cette

« société où tout ce qui n’est pas quantifiable se vend, où l’on assure la vie, s’achète une beauté, des organes, une mémoire, où l’on a privatisé à peu près tout, de la Lune au ciel d’Europe, de la mer Rouge aux fleuves et aux rues, » (p 101)

Le héros, Sony, sortira du système et rejoindra la marge, avec la femme qu’il aime, Loréal. Cette courte nouvelle décrit avec précision le contrôle social absolu que l’on retrouvera dans le grand roman de DAMASIO, « Les furtifs », comme on y retrouvera l’utilisation très développée de « la bague » comme outil d’asservissement.


C@PTCH@

La ville est quadrillée comme un réseau informatique. Elle partage les adultes et les enfants. Ces derniers se nourrissent de claviers, de puces et de souris … Le réseau domine tout car il « nous absorbe et nous efface parce que nous désirons le réseau et ce qu ‘il offre. ».

Autrement dit, l’homme souhaite inconsciemment devenir un avatar.


EL LEVIR ET LE LIVRE

Inspiré par Mallarmé, ce texte décrit un monde qui est une surface de parchemin où chacun peut écrire ses idées, ses passions, ses amours, en lettres de plus en plus grandes.

Le héros, El Levir, poète magnifique, finira par « écrire du rouge de son propre sang sur le bleu du ciel ».

Pour écrire le Livre, ce scribe doit respecter quatre conditions :

  • l’encre est choisie à sa convenance et la taille des lettres doit doubler tous les deux mots,
  • la surface d’inscription doit changer à chaque mot,
  • le dernier mot doit être écrit avec de l’encre,
  • le point final sera librement inventé mais déterminera l’ensemble de la ponctuation.

El Levir satisfera à toutes ces exigences, sachant que pour lui,

« Le livre est un rondel, avec deux quatrains suivi d’un quintil dont le derniers vers est la répétition écourtée du premier. » (p 234)

Il utilisera les tours de New-York, un rideau de pluie, un vol de flamands roses, la canopée des tropiques, le sable d’Australie, l’Océan, puis le Ciel où son corps foudroyé sera pulvérisé en gouttelettes de sang dispersé sur 4000 km2.


Selon Serge LEHMAN (Le Monde des livres), ce texte est « l’une des plus belles nouvelles de ces dernières années, toutes catégories confondues ».

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