CORPUS DELICTI, un procès | Juli ZEH

Le roman de l’auteure allemande, Juli ZEH, publié en 2009, décrit une société totalitaire où sécurité et hygiène règnent.

Selon les principes de la Méthode, fondement de cet Etat, l’organisation sociale et politique doit

« garantir à chaque individu la vie la plus longue et la moins détraquée possible, c’est-à-dire une vie saine et heureuse. Exempte de souffrance et de douleur. » (p 37)

Tout est soumis à cet impératif, la maladie n’existe plus, la surveillance est totale comme l’est l’obéissance aux critères sanitaires. On ne dit plus « bonjour », on dit « santé ». 

L’œuvre de J. Zeh, à l’écriture exigeante, prend une dimension très particulière dans les temps de pandémie traversés par la planète depuis 2020. Entre « Le meilleur des mondes » de A. Huxley, les sociétés sécuritaires asiatiques, les revendications toujours plus alarmistes des épidémiologistes en quête de pouvoir, CORPUS DELICTI annonce les dictatures sanitaires à venir.

LE CONTEXTE

Le contrôle est total puisqu’il s’agit d’éliminer toutes les causes de maladie ou d’accident. 

L’obligation des soins est permanente et la surveillance des données médicales constante, au moyen d’une puce électronique placée sous la peau du bras.

 

Actes Sud en 2010 (Babel n° 1375)

Les addictions sont proscrites et peuvent, en cas de non respect, conduire à de graves sanctions. L’entretien du corps est imposé. La pratique du vélo d’intérieur, par exemple, est généralisée, avec un kilométrage quotidien minimum à atteindre. Bien sûr, le régime alimentaire suit des préceptes stricts. Quant aux unions entre partenaires, elles sont soumises à l’analyse des compatibilités génétiques. Tout « amour » non conforme aux règles est banni. 

Cet univers, défendu par la majorité de la population, ne va pas sans créer en son sein une certaine opposition. Un mouvement rebelle tente ainsi de résister sous l’appellation à la fois ironique et douloureuse de « Droit à la Maladie ». Ce D.A.M. est taxé de réactionnaire et de passéiste.

« Ce qui caractérise les antiméthodistes (…), c’est leur croyance réactionnaire en la liberté, croyance dont les racines plongent effectivement dans le XX ème siècle. » (p 83)

Ce monde, daté de 2057, est certes bien éloigné de l’enseignement des Lumières et de la Révolution française. La maladie est peut-être devenue un « phénomène historique » mais à quel prix !

L’INTRIGUE

L’auteure met en scène une jeune femme, Mia Holl, poursuivie devant les tribunaux pour dissidence. 

Mia a perdu son frère, Moritz, qui s’est pendu en prison après avoir été accusé de viol et de meurtre. Elle n’accepte pas cette condamnation et croit, malgré l’ADN, en l’innocence de son frère. 

Comme dans tout roman à caractère judiciaire, la galerie des protagonistes comporte juge, procureur, avocat sans oublier le journaliste, ici adepte indéfectible de la Méthode.

Lors du procès, l’avocat révèle la vérité sur Moritz. Atteint de leucémie dans son enfance, il a bénéficié d’une greffe de moelle osseuse. L’ADN découvert sur la scène de crime n’est donc pas le sien mais celui de son donneur. 

L’infaillibilité de la Méthode est ainsi remise en cause et Mia devient la figure de proue de la résistance aux impératifs sanitaires. 

Mais le totalitarisme, quelqu’en soit le fondement, ne peut tolérer une contestation qui « retire toute confiance à un système juridique, dont les succès sont subordonnés à un contrôle permanent du citoyen » (p 173).

Mia est arrêtée sans ménagements et jetée en prison. De fausses preuves sont accumulées contre elle. Son refus de signer des aveux la conduit à être torturée dans des scènes qui évoquent « les procès de Moscou » de naguère.

La jeune femme est condamnée à mort par cryogénisation. Mais le processus est stoppé in extremis. Mia est graciée, elle sera rééduquée.

« Prise en charge psychologique. (…) Désignation d’un tuteur. Placement dans un établissement de resocialisation. Suivi médical. Entraînement quotidien. (…) Mesures de rétablissement de la confiance. Instruction civique. Philosophie de la Méthode. » (p 239)

Il n’est pas question que Mia devienne une martyre car « la mort confère l’immortalité à l’individu et décuple les forces de la résistance. » (p 239)

Tous les systèmes totalitaires, qu’ils soient sécuritaires ou sanitaires, agissent toujours de la même façon : briser les oppositions, gagner le combat idéologique, abolir toute espérance.

CONCLUSION

Œuvre littéraire de qualité, CORPUS DELICTI nous plonge, au milieu du XXI ème siècle, au sein d’une société où propreté, hygiène, prévention, contrôle sont dominants.

Annoncé pour les années 2050, le monde décrit existe cependant déjà de façon tellement nette dans le présent des années 2020 que l’humour et la dérision revendiqués par l’auteure ne parviennent pas à masquer le sentiment d’effroi qui persiste après la lecture.

Normes omniprésentes, culte du corps, hygiénisme absolu, sanctions inévitables constituent la base des sociétés modernes.

Comment s’y soustraire alors que les majorités adhèrent avec enthousiasme aux « futurs sans risques » que concoctent les nouveaux dictateurs ?

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