Dave Eggers poursuit son analyse des nouvelles technologies de l'information et de leurs ravages dans ce long roman qui prend la suite de celui de 2013 ( Le Cercle). On retrouve la même entreprise tentaculaire, dirigée dorénavant par l'héroïne de l'opus précédent, Mae Holland. "Le Cercle" est devenu "Le Tout", et la surveillance de tous est complétée par la satisfaction...
LirePublié le 26 septembre 2026
Ce premier roman, publié en deux volumes, a ensuite fait l’objet d’une édition révisée de plus de 600 pages sous son titre définitif.
Classé en Science Fiction, il renoue avec les romans français des années 70.
Il dépasse la critique politique du totalitarisme pour proposer une analyse décapante des dérives autoritaires des démocraties modernes.
Alain Damasio revendique ainsi une attaque sans concession des « totalitarismes mous installés par la social-démocratie » et se situe donc dans le camp de l’Anarchie.
« La Zone du Dehors » fait aujourd’hui figure de référence et reste, malgré ses imperfections, ses coquetteries stylistiques, ses longueurs didactiques, la naïveté sous-jacente de son propos, un grand récit fondateur.
Depuis, l’auteur est reconnu pour d’autres publications encensées par la critique:
un ouvrage fantastique (« La Horde du Contrevent »), un roman inclassable (« Les Furtifs »), un recueil de nouvelles (« Aucun souvenir assez solide »). A.Damasio s’est illustré également dans d’autres domaines : musique, jeu vidéo, théâtre…
Les deux tomes (« Les clameurs » et « La Volte ») sont publiés séparément aux éditions Cylibris en 1999, puis ensemble en 2001 sous le titre « La Zone du Dehors « .
L’auteur en offre une version révisée et définitive en 2007 aux éditions « La Volte ».
Le roman sort ensuite en Poche (Folio SF n°350), c’est la référence pour la présente fiche.
LE CONTEXTE
En 2084 (hommage évident à G.Orwell), une quatrième guerre mondiale a réduit drastiquement la surface habitable de la planète.
Le modèle pour tous réside dans la ville de CERCLON, créée par une colonie humaine sur un astéroïde de Saturne.
La cité gère une société démocratique efficace fondée sur le concept de classification, le « Clastre ». Tous les deux ans, les citoyens classent leurs compatriotes selon un certain nombre de critères (comportement, rentabilité, obéissance…).
A l’issue de l’opération, chacun obtient un code représentatif de son rang.
« En hiérarchisant chacun, du Président A jusqu’à Qzaac, 7054423èm citoyen de Cerclon, cancre ultime « (p179).
Respecter la norme est donc essentiel pour préserver un bon classement.
Bien évidemment, un groupe contestataire veut bousculer l’état mortifère où se complaît une population amorphe. Ces individus proclament haut leur (Ré)Volte, signe flamboyant de la (ré)volution en marche.
Selon une technique que l’auteur adoptera dans ses autres ouvrages, chaque paragraphe donne la parole à un locuteur différent, dont on ne devine pas immédiatement l’identité, ce qui ne facilite pas la lecture.
La langue est riche et foisonnante, inventive.
La structure narrative est éclatée et nécessite attention et persévérance tout en préservant une tension dramatique soutenue.
L’INTRIGUE
Capt(pt), l’idéologue du groupe révolutionnaire « La Volte » prend sous son aile, une jeune femme, Boule de Chat, qui veut découvrir le « Dehors ». Il lui apprend les rudiments du déplacement audacieux nécessaire au franchissement de la « Ligne », frontière entre Cerclon et l’Extérieur.
« Boule de chat » est ainsi admise au sein de la Volte et devient la compagne de Capt. Celui-ci réunit les instances du mouvement avec ses quatre compères, Brihx, Obffs, Slift, Kamio, fondateurs du noyau initial, le Bosquet. Le moment est crucial, il s’agit de fixer la stratégie à venir. Deux tendances s’affrontent, les réformistes, adeptes de la communication, des tracts, des manifestations et les radicaux, partisans des opérations choc, des coups d’éclat, de la violence extrême. Bien sûr, le Bosquet incarne et défend la radicalité…
Après des débats idéologiques houleux, la tendance révolutionnaire remporte le vote, et les réformistes quittent la Volte en dénonçant ces activistes :
« Ce qu’ils veulent (…), ce n’est pas la démocratie (…), c’est l’anarchie » (p81).
Les premières actions sont en effet brutales, elles blessent des innocents mais réveillent les consciences endormies. La Volte trouve un écho retentissant dans la population.
La police réagit et identifie le groupe des cinq leaders.
Lors de l’attaque de la Tour TV, le piège se referme et Capt est arrêté.
Il est présenté au numéro 1 de Cerclon, le président A. Impressionné par les qualités intellectuelles de son interlocuteur, ce dernier tente de le séduire en lui proposant le poste de ministre de l’Éducation. Après un long débat philosophique, Capt refuse de se compromettre. Il sera traduit en justice dans un procès dont le résultat semble inéluctable. En effet, Capt est condamné à mort, « incubé », c’est-à-dire jeté dans le Cube,
« une nécropole pour déchets industriel, un vaste cimetière pour les rebuts infâmes, irrecyclables » ( p 507).
Bien que l’espoir soit faible, les survivants du Bosquet et les membres les plus déterminés de la Volte échafaudent un plan de sauvetage.
Le jour de l’exécution, Capt est hélitreuillé au-dessus du Cube pendant que la Volte lance ses actions.
Dans un récit halluciné, parfois difficile à suivre, Capt narre sa remontée au sein des déchets divers. Quand il parvient au sommet, il est accueilli par Slift. Avec une aile volante, ils s’échappent tous les deux et rejoignent un refuge dans la zone libre du Dehors.
Quoique irradié, Capt retourne dans la ville et se fait reconnaître. Jamais personne n’avait survécu au Cube !
Il est accueilli comme le nouveau prophète par une foule immense.
Il propose à tous ceux qui ne veulent plus de la vie enfermée de Cerclon de s’établir dans la Zone du Dehors et d’y créer un nouvel art de vivre. Il énonce son projet :
« Je vous propose de participer à la fondation d’Anarkhia 1, première polycité volutionnaire du cosmos habité! » (p 585).
L’utopie prend forme.
De multiples villages apparaissent ainsi que quelques communes libres.
Bien sûr, avec l’installation, les problèmes apparaissent et les difficultés se multiplient.
Les derniers membres du Bosquet sont assassinés et semblent victimes d’un complot car, à son insu, lors de sa captivité, une nano-caméra a été implantée sur le nerf optique de Capt. C’est donc lui qui guide sans le savoir les attaques. Il comprend qu’il a été manipulé par le Pouvoir qui a favorisé sa sortie du Cube pour qu’il puisse créer une « banlieue » visant à capter le trop-plein des mécontents, car, comme le dit le Président :
« Un système comme le nôtre n’est jamais tout à fait capable d’anesthésier la contestation »( p 632).
Leur rôle étant rempli dorénavant, les fondateurs du Bosquet doivent être éliminés pour que l’État puisse reprendre en charge les nouvelles cités.
Devant une telle duplicité et dans un ultime sursaut de rage, les révolutionnaires survivants font sauter toutes les instances du pouvoir de Cerclon. Le Cube, la Tour TV, le gouvernement.
L’’Utopie pourra se développer…
CONCLUSION
Dans ses deux post-faces datées de 2000 et de 2007, l’auteur assume un message politique clair, influencé par l’enseignement des philosophes du désir et de l’altérité : Nietzsche, Foucault, Deleuze, Lyotard, Virilio, Baudrillard…
Il s’agit de combattre les normes imposées par la société de consommation, les codes rendus obligatoires par les sociétés de contrôle installées dans tout l’Occident par la Social-démocratie.
Il faut donc oublier la réaction autoritaire des vieux fascismes et totalitarismes.
Vingt ans plus tard et devant le retour des menaces proférées par les pires extrémismes partout dans le monde, on peut contempler ce rêve de monde utopique avec une certaine nostalgie…
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