LE POUVOIR | Naomi ALDERMAN

1/5

Dans ce roman, recommandé par Margaret Atwood, qui le considère « Electrisant ! Choquant ! Décoiffant ! », les femmes découvrent qu’elles détiennent le « pouvoir » et qu’elles peuvent faire des hommes le « sexe faible ».

Elles prennent conscience de leur capacité à « électrocuter » les êtres et les choses grâce à la maîtrise d’une source électrique dispensée par un nouvel organe situé entre les omoplates, le « fuseau ». Cela s’apparente au pouvoir des anguilles et serait, selon l’une des hypothèses avancées, la conséquence d’une mutation née à la suite de l’utilisation d’armes chimiques pendant la seconde guerre mondiale.

Cette aptitude est d’abord développée par les jeunes filles, qui enseignent cette disposition, cette arme, aux femmes adultes, voire âgées.

Le roman retrace cette mutation civilisationnelle au travers du parcours de quatre jeunes héros : la jeune victime féminine d’un pédophile, la fille d’un mafieux, la fille d’une sénatrice américaine, et un jeune journaliste nigérian.

La prise de pouvoir, par la force, des femmes débute en Arabie Saoudite et se généralise au monde entier. L’héroïne principale, Allie, qui prendra le nom d’Eve, crée une nouvelle religion où Dieu devient « Elle » et non plus « Il ». C’est la mère de Jésus qui dispense l’enseignement divin,

« J’apporte donc un nouvel enseignement. Ce pouvoir nous a été donné pour rectifier notre façon de penser et la remettre dans le droit chemin. C’est la Mère et non le Fils qui est l’émissaire des Cieux. Nous devons appeler Dieu « Notre Mère ». Dieu Notre Mère est descendue sur Terre incarnée dans le corps de Marie, qui a renoncé à Son enfant afin de nous libérer du péché. Dieu a toujours dit qu’Elle reviendrait sur Terre. Et Elle est aujourd’hui revenue pour enseigner Ses voies. » (p 107)

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Les citations sont tirées de cette édition.

Cette inversion des sexes au sein de la religion catholique doit se généraliser aux autres croyances, appelées à se féminiser. Ce sera plutôt Myriam que Moïse dans la religion juive, Fatima plutôt que Mahomet chez les musulmans, Tara plutôt que Bouddha dans le culte bouddhiste comme cela a été Marie plutôt que Jésus pour le christianisme.

Progressivement, les femmes dotées du « pouvoir » en abusent et rabaissent les hommes, devenus à leur tour, le sexe faible et dominé. De façon symétrique, les hommes réclament l’égalité entre les sexes. Ils créent même un mouvement extrémiste « le male power » qui fait exploser les premières bombes. C’est « la guerre des sexes » justifiée par le statut réservé aux hommes. Le leader du mouvement va jusqu’à craindre l’extermination de la majorité de ses semblables,

« Un esclave c’est ta propriété, tu ne veux pas l’endommager. Une femme, c’est pareil. Même si un homme la traite mal, il a besoin qu’elle reste en bonne santé pour enfanter. Mais maintenant… un seul homme génétiquement parfait peut engendrer mille, cinq mille enfants, alors à quoi bon s’encombrer des autres ? Elles vont tous nous tuer. Ecoute bien ce que je te dis : il n’en survivra pas un sur cent. Peut-être même pas un sur mille. » (p 219)

Dans le premier pays dominé par les femmes et où la guerre fait rage, les hommes n’ont plus le droit de vote, ils ne sont plus autorisés à conduire, ils ne peuvent posséder leur propre entreprise, ils ne sont plus autorisés à se réunir à plus de trois sans la supervision d’une femme. Ils sont sous la surveillance d’une « gardienne » : mère, épouse, sœur, …

Face à la situation où les conflits s’amplifient, les femmes au pouvoir (dont la créatrice de la nouvelle religion qui se fait appeler Mère-Eve et la sénatrice en passe de devenir présidente des Etats Unis) décident de mettre fin au « monde d’avant », quitte à faire usage des armes les plus destructrices voire nucléaires. L’Ordre Nouveau s’installera après le « Cataclysme ».

Cette guerre totale annoncée par le roman n’est pas décrite. Le récit se clôt sur la décision prise par les héroïnes d’abattre définitivement l’ordre des choses antérieures, celui de la domination masculine.

Le texte lui-même, présenté comme le roman historique d’un certain Neil ADAM ARMON, est encadré d’une préface et d’un épilogue. L’oeuvre romanesque est adressée à Naomi, amie de Neil pour la prévenir que « ce maudit livre » veut, sous une forme romancée, développer l’hypothèse avancée par les archéologues : la prééminence masculine dans les civilisations anciennes d’avant l’Apocalypse.

Sous la forme d’un échange épistolaire entre Neil et Naomi, l’épilogue éclaire avec ironie l’ensemble du propos. Leur débat se situe cinq mille ans après le Cataclysme, dans une société dominée par les femmes où ne demeure aucun souvenir de l’époque où les hommes étaient les plus forts.

L’homme qui a écrit ce roman inverse donc la problématique et évoque un passé iconoclaste, celui de l’homme dominant, mais rendu envisageable par certaines découvertes archéologiques. Il demande son avis à son amie qui le soutient dans ses recherches mais ne peut admettre la remise en cause de l’ordre immuable des choses, enseigné depuis toujours à l’école ; la domination « naturelle » des femmes sur les hommes.

Le roman « Le pouvoir » est bien une dystopie parce que la société dominée par les femmes s’avère aussi néfaste que celle des hommes et aussi déséquilibrée. Dès qu’elles possèdent les outils du pouvoir, les femmes en usent et en abusent. La nouvelle civilisation est symétriquement identique à la précédente mais inversée.

Dans une utopie, le « monde des femmes » aurait dû être différent, fondé sur l’équilibre et la conciliation, sur l’harmonie entre les sexes et non la brutale domination. Ce n’est pas le cas, tout pouvoir corrompt quel qu’en soit le détenteur. Dans la vision de l’auteure, il suffit de remplacer la force physique par la détention d’un pouvoir électrique pour que la domination et les exactions qui l’accompagnent changent de camp.

Vision pessimiste donc, roman désenchanté bien dans l’air du temps, cette dystopie prétendument féministe n’est pas à la gloire des femmes. 

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