LES FLEURS DE L'OMBRE | Tatiana de ROSNAY

Roman très contemporain où l’auteure semble se confondre avec l’héroïne : même métier, même hérédité, même bilinguisme, même localisation dans le cœur de Paris…

Roman qui hésite surtout entre quatre thèmes : celui de la ville détruite par la Catastrophe, ici le terrorisme, et marquée par les aléas climatiques ; celui du récit familial, avec perte d’enfant, relations difficiles entre générations et trahison dans le couple ; celui de l’évocation littéraire entre théorie et notices biographiques sur Romain Gary et Virginia Woolf ; et enfin, peut-être le principal, celui de la révolte contre les robots et les Intelligences Artificielles.

Après réflexion et quelques doutes, ce dernier sujet permet cependant de classer le roman de Tatiana de ROSNAY dans la dystopie même si les états d’âme de l’héroïne (ou de l’auteure) noient trop souvent le propos sous un psychologisme convenu.

Œuvre mineure donc, mais œuvre qui nous place dans un Paris dévasté, artificiel et soumis aux diktats des robots.

 

LE CONTEXTE : Paris sans Tour Eiffel ni espaces verts

En 2034, Paris panse encore ses plaies après la vague d’attentats de 2024 qui a détruit la Tour Eiffel, mais aussi la Place Saint-Marc de Venise, Big Ben à Londres, la Chapelle Sixtine à Rome, etc.

« Les événements s’étaient enchaînés dans une succession diabolique. Les photos avaient largement pris le pas sur les mots. On ne lisait plus les journaux. On regardait les vidéos en boucle, dans une espèce d’hébétude fascinée. » (p 155)

Les citations sont tirées de cette édition publiée conjointement, en 2020, par les éditions Robert Laffont et Héloïse d'Ormesson.

On pense bien sûr au New York du 11 septembre 2001. La transposition à Paris est très lisible, l’environnement de la Tour a été rasé et le 7ème arrodissement reconstruit. Un hologramme remplace, à l’identique, la Tour Eiffel…

La catastrophe écologique accompagne ce désastre. « Canicule, inondations, ouragans, pollution » ont eu raison des forêts, des espaces verts, des fleurs, des oiseaux et des abeilles. Les suicides ont suivi, face à « la cruauté du monde ».

« Des individus de tous âges, de tous milieux, de toutes nationalités, postaient la vidéo de leur suicide. » (p 155)

L’Europe se disloque, la réaction politique se concrétise, une jeune Présidente (Marion MARECHAL?) renouvelle son mandat.
Dans cet environnement, qui reste un décor peu exploité par l’auteure, une dimension nouvelle s’impose, celle de l’artificialisation des lieux mais aussi des actions humaines.
Les robots remplacent peu à peu l’homme dans cet univers « dénaturalisé ». Les drônes assurent les livraisons, des robots métalliques sophistiqués, les « bardi », remplissent les fonctions de maintien de l’ordre, la domotique immobilière règne comme la connectique généralisée.
Le message est évident, les I.A. (Intelligences Artificielles) dominent et contrôlent l’activité humaine. Mais il leur manque une capacité essentielle, celle de créér, d’innover. L’auteure imagine que des experts sauront doter les robots de ce nouveau pouvoir en étudiant, en espionnant, en analysant les réactions émotionnelles et mentales d’un groupe d’artistes invités à résider dans un immeuble neuf, conçu pour eux et situé dans le 7ème arrondissement rénové.
C’est là que se noue l’intrigue et que se débat l’héroïne.


L’INTRIGUE : une écrivaine, victime ou paranoïaque

Ayant quitté son mari, François, Clarissa, écrivaine vieillissante, cherche un appartement. Après une procédure minutieuse et une enquête approfondie, elle est admise dans un immeuble neuf réservé aux artistes.
Elle paramètre son assistant virtuel, dénommé Mrs DALLOWAY (en référence à V. Woolf) et s’installe dans un espace à la modernité agressive où caméras et micros l’espionnent, où la surveillance médicale est obligatoire.
Peu à peu, l’angoisse monte et les doutes s’accumulent sur la vraie nature des promoteurs de ce site, les membres de la société CASA.
Après un certain nombre de péripéties, Clarissa, aidée par sa petite-fille se révoltera et parviendra à échapper à la maîtrise monstrueuse des machines.
Mais Clarissa est aussi dépressive, elle a perdu autrefois un enfant mort-né et quitté son premier mari, Toby. Elle souffre de la trahison de son second mari, François, elle est fâchée avec son frère, elle reçoit le soutien de son vieux père mais doute de la compassion de sa fille.
En fait, la saga familiale envahit progressivement tout le roman et le lecteur a bien du mal à suivre l’évolution du thème principal, d’autant plus que la trahison du mari s’insère sous forme de « carnet de notes » au sein du récit, créant une ligne d’action secondaire. On en devine très vite le ressort romanesque, la rivale de Clarissa n’est pas humaine mais un robot sexuel.
L’héroïne est donc doublement trahie, dans sa relation conjugale comme dans sa vie domestique. Mais n’est-elle pas seulement, en fin de compte, une paranoïaque qui relève de la psychiatrie, comme semble le croire sa fille ?
L’auteure laisse planer le doute, même si elle achève rapidement le récit sur un « happy end ». Clarissa échappe à l’appartement-prison et retrouve son premier mari au Pays Basque où … « elle était en lieu sûr ».


LES FLEURS DE L’OMBRE retient l’attention par sa description d’un futur parisien riche, concret et particulièrement porteur de perspectives.
Au-delà du récit familial et des apartés littéraires, le roman a le mérite d’aborder un thème central aujourd’hui dans les sociétés modernes, celui des Intelligences Artificielles. Cependant cet élément dystopique se révèle être un aspect mineur du texte, un simple cadre abstrait et c’est dommage.

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