SOLEIL VERT | Harry HARRISON

Roman prémonitoire sur la surpopulation et la mort sociale des villes, « SOLEIL VERT » a été eclipsé par le film éponyme de Richard FLEISCHER (1973).

La description de New-York, submergée par ses 35 millions d’habitants, est pourtant mémorable et rarement égalée.

Le monde du futur proposé il y a plus de cinquante ans, est aujourd’hui proche de celui que subissent les populations de nombreuses mégalopoles d’Asie ou d’Afrique. Les « émeutes de la faim » de Harry HARRISON ont éclaté depuis sur tous les écrans de la planète, l’emballement démographique est une réalité vécue, les dégâts écologiques sont perceptibles pour chacun. Et pourtant, les discours opposés au contrôle des naissances et à l’interruption de grossesse prospèrent toujours et les religions pèsent, encore plus peut-être, de toutes leurs forces obscurantistes.

Pour tout cela, ce roman vaut d’être lu. Il est exemplaire pour le contexte qu’il dépeint avec puissance et émotion, pour les messages extraordinairement actuels qu’il défend, même si l’intrigue reste celle d’un roman américain classique.

 

LES MESSAGES

H. HARRISON propose, en 1966, un plaidoyer étonnant en faveur du contrôle des naissances afin de lutter contre le fléau qui est à l’origine de tous les maux de l’humanité, la surpopulation.
Dès le prologue, le ton est donné. On y rappelle qu’en 1959, le Président Eisenhower a renoncé à toute limitation des naissances. Or, une population trop nombreuse conduit à la surexploitation des ressouces naturelles, au désastre écologique et bien sûr aux conflits sociaux.

L'édition de référence est celle publiée par « J'ai Lu » (n° 11459) en 2014.

« Voilà comment l’humanité a réussi à engloutir en un siècle des ressources qui avaient mis des millions d’années à s’accumuler, et aucun de nos dirigeants ne s’est donné la peine d’écouter toutes les voix qui essayaient de les prévenir, ils nous ont simplement laissé surproduire et surconsommer, jusqu’à ce que le pétrole s’épuise, que la couche arable finisse emportée, les arbres abattus, que la plupart des espèces animales disparaissent, qu’on ait définitivement empoisonné la terre – et tout ce qu’on est capable d’opposer à ça, c’est sept milliardds de personnes qui s’en disputent les restes, en vivant une existence misérable et en continuant à se reproduire de manière complètement incontrôlée. »
(p 275)

Cette longue citation pourrait être revendiquée par les écologistes ou les partisans aujourd’hui de la décroissance. Rien n’a changé donc depuis cinquante ans et « SOLEIL VERT » aurait pu être écrit hier.

Proférées par l’un des héros du roman, SOL, vieillard acariâtre et porte-parole de l’auteur, les attaques contre le catholicisme, chantre des positions anti-contraceptives, confèrent au texte une dimension politique indéniable. Ses propositions de solutions concrètes (comme la pose de stérilet) en attestent également.

NEW YORK POLLUÉE ET SURPEUPLÉE

Le roman s’ouvre, le lundi 9 août 1999, à New York dans la canicule et la misère. Mégalopole de 35 millions d’habitants, la ville englobe l’ensemble du territoire régional sur 160 kms de long. Manhattan, construite en hauteur, concentre toutes les plaies de l’urbanisation galopante. Les descriptions élaborées par H. HARRISON font d’ailleurs davanntage penser à New Delhi ou Calcutta qu’aux cités américaines.

Il n’y a plus de voitures, faute de carburant, on se déplace en « pousse-pousse », on assure les transports en « chars à bras », on vit dans les escaliers, on se bat pour un peu d’eau et on attend du Service des Allocations une dotation d’aliments de synthèse contre des tickets de rationnement.

Il faut noter toutefois que la source alimentaire est fournie par des algues ou autres nutriments peu nobles mais non par les cadavres des personnes euthanasiées, comme dans le film de Richard FLEISCHER que cette audace du scénario a rendu célèbre.

Les rares élites vivent, comme il se doit, dans des lieux préservés, sous la protection d’une police omniprésente, tandis que l’immense majorité de la population s’entasse dans des taudis insalubres, quand ce n’est pas dans des voitures abandonnées dans des parkings depuis longtemps inutiles, ou dans des épaves de bateaux définitivement à quai.

L’INTRIGUE : entre roman noir et fresque sociale

Scindé en deux parties, le roman opte pour deux registres bien différents.

L’intrigue suit d’abord le canevas du roman noir américain avec sa galerie de portraits : un flic désabusé, vivant avec un vieillard nostalgique qui fait du vélo d’intérieur pour recharger les batteries alimentant un antique frigo ; un chef de la pègre, accueillant dans son logement de luxe, une jeune blonde magnifique vivant de ses charmes ; un jeune chinois, immigré de Formose, survivant de vols et d’expédients ; et tout cela dans une ville surchauffée où les émeutes se succèdent.
Le jeune voleur assassine, bien sûr, le truand. Le policier est chargé de l’enquête, tombe sous le charme de la jeune femme et devient son amant.
La « blonde » emménage chez le flic et son vieux colocataire. Ils survivent dans ce monde en ruine. Mais cela ne peut durer.

La deuxième partie est plus sombre, on n’est plus chez CHANDLER mais chez DICKENS. L’été et sa chaleur ont été remplacés par l’hiver, le froid et la neige fondue. L’eau potable manque et les émeutes se multiplient surtout lorsque l’on annonce que la distribution des tablettes de nourriture synthétique est interrompue.

Le policier doit réprimer les troubles dans la journée et poursuivre, la nuit, son enquête sur le meurtre. Le couple résiste mal à la séparation, aux manques, au froid.
Le vieux compagnon, érudit et conscient des drames vécus par la population de New York, participe à une manifestation en faveur de la limitation des naissances. Il y trouve la mort.

Les catastrophes s’accumulent.

En fonction d’une loi sur l’occupation des pièces disponibles, une famille nombreuse et insupportable s’installe à la place du vieillard décédé.

Le policier tue le jeune chinois lors de son arrestation. Accusé de racisme, il est dégradé et redevient simple flic.

Sa jeune compagne le quitte pour retrouver sa vie de « femme entretenue »…

L’année 1999 se termine, l’an 2000 commence dans la misère et la famine, dans une lueur de fin du monde. Le policier énonce :

« Il faut que ça s’arrête. (…) Ce monde ne peut continuer comme ça mille ans de plus ! » (p 345)

Et pour CONCLURE, la dernière page proclame

« D’après le dernier recensement, les Etats Unis n’ont jamais été aussi peuplés qu’en cette fin de millénaire
Notre grand pays compte désormais 344 millions de citoyens
Joyeux siècle !
Bonne année ! »

Ce chiffre est aujourd’hui atteint, et la planète portera bientôt plus de huit milliards d’occupants.
Rien ne changera jusqu’à l’inévitable explosion.

ADAPTATIONS

Film

Adaption au cinéma en 1973 par Richard Fleischer sous le titre « Soleil vert ».

Scénario de Stanley R. Greenberg d’après le roman éponyme.

Production américaine.

Avec Charlton Heston et Leigh Taylor-Young, ainsi qu’Edward G. Robinson dans son dernier rôle.

L’action du film se déroule en 2022. La terre est épuisée, les hommes ont pillé les ressources naturelles et la famine s’est installée. L’humanité ne survie que grâce au « soleil vert », ration de survie mystérieuse distribuée au plus pauvres. Seuls les riches ont encore accès à la nourriture, ce qui provoque marché noir et trafics en tout genre. Une police terriblement violente assure l’ordre dans ce monde terrifiant. Le héros du film, un flic, va découvrir les dessous du système et réaliser que pour survivre la société a dû accepter le pire.

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