LE GRAND DECRET | Max EHRLICH

Il y a 50 ans, Max EHRLICH publiait un roman dystopique en écho à l’avertissement qu’avait lancé en 1968, son frère Paul sur la surpopulation mondiale (« La bombe P »).

Le débat sur l’essor effréné de la démographie battait alors son plein et certaines projections des spécialistes fixaient même le niveau de la population au-delà des 15 milliards d’individus sur le globe. Le thème était fréquent en science-fiction et connaissait un réel succès comme en témoignent « Soleil vert », « Tous à Zanzibar », « Les monades urbaines ». Même si ce chiffre n’a pas été atteint et ne le sera vraisemblablement jamais, la controverse reste actuelle.
« Le grand décret » en atteste, quoique l’intrigue, limitée au seul « désir d’enfant », puisse paraître faible. Le contexte est cependant bien dépeint et prend les couleurs prémonitoires de l’Ecologie, ouvrant la route à la production fournie d’œuvres dénonçant la croissance économique et le progrès technologique.

Publié en 1972 aux USA, le roman a été traduit et édité en 1973 par J.C Lattès. La version de référence est celle reprise par le Club Français du Livre.

Les citations sont tirées de cette édition

LE CONTEXTE : comment convaincre une population trop nombreuse de ne plus faire d’enfants ?

Devant la pression démographique, la disparition des ressources alimentaires, les conflits inévitables, un Gouvernement Mondial a unifié la planète. Les décisions sont transmises et imposées au peuple par des satellites de communication placés en orbite autour de la Terre. La parole officielle , émise par ce que tous appellent « la Grande Gueule », rythme la vie de milliards d’individus affamés qui espèrent toujours que la RC (ration calorique quotidienne) soit augmentée. Elle est fixée à 652 calories soit quatre fois moins que dans les pays développés d’aujourd’hui. L’alimentation est essentiellement composée de plancton, elle est présentée sous de nombreuses formes et copie les plats d’autrefois.

Face à l’impasse créée par une population qui croît sans cesse et une source alimentaire qui stagne voire régresse, le « GouvMond » doit trouver une solution. Les continents asiatique et russe proposent d’éliminer les vieillards. L’Occident refuse et avance une autre hypothèse : interdire toute naissance pendant 30 ans. C’est « le Grand Décret », accepté par tous les gouvernants et promulgué dès le 1er janvier.

« Afin de conserver l’équilibre de la population et de préserver les réserves alimentaires, la naissance de tout enfant sera interdite pendant les trente prochaines années. Tout être humain qui concevra et aura un enfant pendant cette période sera considéré comme criminel et mis à mort par l’Etat. Tout enfant conçu sera considéré comme hors la loi et sera également supprimé. Il n’y aura aucune exception. » (p 25)

Le devoir de délation accompagne cette interdiction et, bien sûr, quiconque ne dénonce pas une naissance est coupable de complicité et mis également à mort.
Pour faire accepter « le Grand Décret », deux pratiques sont mises en place. D’une part, la liberté sexuelle devient la norme et l’échange de partenaires est encouragé. D’autre part, des bébés-robots très élaborés et finement programmés pour imiter la vie sont proposés aux couples en mal d’enfants.

Par ailleurs, il faut noter que le monde est dorénavant totalement urbanisé et reproduit l’image de la ruche avec son nombre infini d’alvéoles. La densité humaine est énorme et la population s’agglutine dans un univers artificialisé d’où la Nature, donc la faune et la flore, ont totalement disparu. Seuls quelques musées existent et sont les témoins de la « vie d’avant » :

« Ce Must’Et possédait un certain nombre de choses, disparues dans le reste du monde. Il y avait de l’herbe véritable, de vrais arbres et même un petit lac. Malheureusement il n’y avait pas d’oiseaux. Les forêts du monde étaient depuis longtemps silencieuses (…) L’âge de la chimie et la pollution générale qui en avait résulté étaient la cause de tout cela. » (p 61-62)

Les personnes âgées dont certaines atteignent, grâce aux traitements et greffes multiples, 150 ans, sont regroupées dans des Centres gériatriques. Ils y attendent la mort ou l’anticipent. Ils rejoignent alors les outils de crémation intégrés aux Centres puisque les cimetières n’existent plus.
Ce monde effrayant est peuplé d’individus sans sentiments, prêts à tout pour manger un peu plus. Certains se suicident, dénonçant ainsi l’existence qui leur est imposée :

« Pourquoi vous ne vous bouffez pas entre vous ? C’est la seule vraie nourriture qui vous reste dans ce monde de misère. Mangez votre père, votre mère ou votre frère ! Des calories, c’est cela que vous voulez, non ? Manger ! (…) Bande de salauds sans sentiments, sans amour, sans espoir ! Vous voulez vivre dans ce monde ? Eh bien, vous l’aurez pour vous tout seuls ! » (p 40)

L’INTRIGUE : un enfant « vrai » à tout prix

Le thème est incarné par deux couples, amis et partenaires, qui vivent dans l’enclos privilégié d’un Musée de la Nature. Edna, fille d’un dirigeant, a choisi de vivre avec Georges, chef de la Sécurité du Musée, dans une maison qui témoigne de l’ancienne « vie à l’américaine ».
Ce couple a fait venir comme voisins, Russ, collègue et subordonné de Georges, et sa partenaire Carole. Les deux couples pratiquent l’échangisme sexuel comme le veut la nouvelle norme.
L’action se déroule huit ans après le Grand Décret et a pour ressort le désir d’enfant des deux héroïnes. Mais autant Edna se satisfait, sauf lors de rares rechutes, d’un « bébé poupée » bien imité, autant Carole refuse l’artefact et veut à tout prix un enfant véritable. Elle renonce à l’achat d’un robot et conçoit un plan, ne plus avoir recours à la contraception, et obtenir, sans le dire à Russ, un enfant.

L’intrigue détaille longuement les difficultés des rapports sexuels entre les partenaires, l’opposition entre Edna et Carole, la soumission des deux hommes aux désirs des femmes…
Carole, enceinte, finit par avouer sa grossesse à Russ. Ce dernier fait tout pour la convaincre, sans succès, d’abandonner son projet. Carole tient bon même si elle est très choquée par la scène de« Châtiment » à laquelle elle assiste. En effet, un couple avec enfant est dénoncé. Ils sont capturés, asphyxiés et exposés en place publique pour servir d’exemple.

Le plan de Carole prévoit d’utiliser l’ancien abri anti-atomique dissimulé sous leur maison. Celui-ci est aménagé et, après avoir feint de quitter Russ et son domicile, la jeune femme s’y réfugie afin de poursuivre sa grossesse.
Carole donne naissance à un garçon viable, John. Ayant acquis une « poupée », dénommée aussi John, le couple donne le change avec son robot dans la maison et son vrai bébé dans l’abri souterrain.
Cependant Edna doute, espionne Carole et finit par découvrir la vérité. Elle revendique alors la garde de l’enfant à mi-temps , ce que n’accepte pas Carole. Lorsque Georges prévoit d’éloigner Russ et sa compagne, le couple met en place un nouveau plan pour s’y opposer.

Les parents avouent avoir un enfant. Ils sont arrêtés et isolés dans leur maison mais parviennent à s’échapper, comme ils l’avaient prévu, par l’issue secrète de l’abri. Ils traversent le parc avec John, volent une barque et se sauvent par un long tunnel placé sous la ville et rejoignant la mer. Ils découvrent une île abandonnée et interdite où sont stockés les vestiges des armes nucléaires d’autrefois. Ils y sont accueillis par d’autres fugitifs qui sont installés là avec leurs enfants. A cause de la radioactivité persistante, ils savent qu’ils ne pourront vivre que quelques années dans ce havre de paix.

« – Ce sera une vie courte, dit-elle. Courte, mais heureuse (…)
Au moins, quand nous partirons, ce sera tous à la fois. » (p 253)

CONCLUSION

La vision écologiste affirmée de ce roman, vieux de cinquante ans, ne brille guère par son optimisme. Aucune issue n’est perceptible, aucune proposition n’est envisagée. La régulation des naissances est un concept absent du texte mais il est vrai que la pratique chinoise de l’enfant unique n’a pas encore, à cette époque, démontré son efficacité.
Un demi-siècle plus tard, la démographie et les huit milliards d’êtres humains que compte la planète (alors que Paul EHRLICH dans « La bombe P » fixait le seuil de tous les dangers à 7 milliards!) sont toujours aussi peu intégrés dans les modèles de prévision des experts .
Alors que la hausse de la pollution, le dérèglement climatique, les désastres environnementaux fournissent de nombreux thèmes à la littérature dystopique contemporaine, c’est rarement le cas de la croissance de la population mondiale.
Tout se passe comme si ce problème, base de tous les excès, devait se résoudre « naturellement » puisque l’inversion des courbes est déjà sensible sur plusieurs continents, que la Chine craint plus aujourd’hui le vieillissement que la surpopulation, qu’il suffirait d’assurer l’éducation des jeunes filles en Afrique pour que les grossesses multiples régressent.

Paradoxalement, le monde des années 2020 est plus optimiste que celui des années 70 … ou plus aveugle. Ceci explique sans doute pourquoi le thème de la croissance sans limites de la population soit si peu présent dans la littérature dystopique depuis au moins trente ans.

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