LE TRAVAIL DU FURET | Jean-Pierre ANDREVON

Roman emblématique de la littérature de genre des années 70, « Le travail du furet » s’inscrit dans la lignée du néo-polar initié par J.-P. MANCHETTE et du courant « gauchiste » de la SF française réactualisée par J.-P. ANDREVON et quelques autres.

D’abord connue sous son titre complet (« Le travail du furet à l’intérieur du poulailler »), la version de 1983, développée à partir d’une nouvelle de 1975, a été plusieurs fois rééditée dans des collections de poche et dernièrement chez Hélios (Editions « Actu SF », n°101), celle qui sert ici de référence. Le roman a même été adapté pour la télévision et transposé, entre 2004 et 2007, dans une BD en trois volumes.

Le style très particulier de l’auteur convient au thème traité, celui de la surpopulation et des moyens, radicaux, apportés pour y remédier.
Fait d’argot, de blagues potaches, de références « soixante-huitardes » et d’emprunts incessants à la culture cinématographique, ce style, que certains jugent « relâché », donne au roman un ancrage contemporain qui lui permet de renouveler son public.

Ecrit à la première personne, à la fois thriller, anticipation, dystopie, le récit explore l’un des thèmes récurrents des sociétés modernes : comment réduire les excès démographiques et maintenir la population à un niveau supportable en obtenant l’assentiment des habitants ? La solution proposée par l’auteur a le mérite de la simplicité, il suffit « d’effacer » les individus en surnombre qu’un tirage au sort « juste et équitable » a désignés.

Les citations sont tirées de cette édition

LE CONTEXTE : un Ministère de la Population qui assume son objectif de contrôle

Dans un Paris du milieu du XXIème siècle, devenu mégapole, les maladies sont éradiquées et la population croît. Pour éviter une surpopulation non maîtrisée, une stratégie simple et efficace est mise en place par le Pouvoir : éliminer physiquement, après tirage au sort, au moins 400 000 personnes par an. On stabilise ainsi la population autour des 60 millions souhaités.
Cette mission est confiée aux « furets », tueurs assermentés, qui reçoivent chaque semaine leur quota de résidents à abattre. Le choix des armes, et elles sont multiples, leur revient. En échange, les 80 furets de la capitale sont logés, nourris, payés et, bien sûr, échappent au tirage au sort.
Par souci d’efficacité, l’ensemble de la population est doté d’une puce insérée sous l’aisselle dès la naissance, ce qui permet un traçage parfait et évite toutes tentatives d’échapper au C.E.P (Contrôle Egalitaire de la Population).
La stabilité sociale est à ce prix, même si les différences de classes demeurent comme l’exprime la propagande officielle :

« Il y a des pénuries, une division de classes qui est presque arrivée au point d’être une division en castes étanches – mais l’équilibre demeure, avec le minimum de troubles. Pourquoi ? Parce que la politique du gouvernement est dirigée toute entière sur la sécurité et la santé. » (p 166)

Les zones de pauvreté (les « nécrozones ») encerclent les immeubles sécurisés de la petite bourgeoisie et du fonctionnariat ainsi que les quartiers intellectuels, loin du CENTRE, réservé aux élites donc aux plus riches.
Mais tous les habitants, où qu’ils résident, relèvent du même système. Si le sort les désigne, ils seront traqués et « effacés » par les furets car « on n’échappe pas au Contrôle, pas plus que les poules n’échappent au furet. » (p 138).
Le roman décrit une société fortement technologique où la surveillance est constante, il accumule les scènes d’action haletantes, les citations érudites, et parfois, quelques paragraphes d’une réelle poésie.

L’INTRIGUE : le « furet » doute, se rebelle et … rentre dans le rang

Le lecteur suit la vie d’un furet, « ce contrôleur de population ». Il assiste, pas à pas, dans les rues « Alain Delon, Mireille Mathieu, Cohn Bendit… » au déroulement des missions de « l’effaceur » qui commente avec humour ce « boulot » qu’il exécute chaque fois avec une arme spécifique, décrite avec un grand luxe de détails. Les victimes, désignées par l’ordinateur personnel du furet et tracées par leur puce, sont qualifiées de « gibiers » et abattues sans états d’âme.
Sur les cinquante premières pages, les assassinats se succèdent avec ironie et dérision certes, mais aussi avec un effet de répétition assez lassant.
Puis, on fait la connaissance de JOS, la femme « aux yeux bleus extraordinaires », l’amour caché du furet et le signe que celui-ci n’est pas totalement insensible.
Contacté par un ancien collègue qui lui fait part de ses doutes sur l’équité réelle du tirage au sort, il s’inquiète : le hasard ne cacherait-il pas une stratégie ?
Le héros narrateur perd toute confiance en son rôle, il interroge, il enquête, il soupçonne et débusque la vérité : le tirage au sort est truqué ! Le furet entre alors en rebellion, d’autant que JOS apparaît sur la liste des « gibiers » qu’il doit « traiter ».
Il se rapproche du responsable du Contrôle, Philip O’Neil, obtient un rendez-vous et le report de l’exécution de JOS. Mais lorsqu’il se rend chez ce dernier, il est lui-même devenu un « gibier » !

Comme dans les meilleurs thrillers, Jean-Pierrre ANDREVON offre alors trente pages de poursuite effrénée et palpitante, dans le métro, dans les égoûts, au milieu des rats. Le héros, aux capacités exceptionnelles, parvient à éliminer les furets lancés à ses trousses et revient chez JOS, mais celle-ci a été éliminée entre temps. Il oblige O’NEIL a le recevoir et obtient la confirmation officielle de ce qu’il a découvert.
Dans son langage fleuri, cela donne :

«On repère les malades grâce aux visites obligatoires dans les cabines, et on les efface avant qu’ils crèvent de leur belle mort… Contrôle Egalitaire, mon cul ! Et en avant pour les statistiques triomphalistes ! » (p 268) 

ce que reconnaît O’NEIL,

« On laisse les bons citoyens croire qu’ils ont toutes les chances de leur côté de mourir vieux et en bonne santé. Et on liquide sous le manteau ceux qui font pencher les statistiques du mauvais côté (…) Qu’est-ce que ça peut bien faire si cinq cent mille personnes chaque année meurent flinguées au lieu de crever un ou deux ans plus tard de leur cancer ou d’une bonne multibacillose ? » (p 269)

Furieux, le furet tire sur O’NEIL, avant d’être assommé. Lorsqu’il se réveille, il constate qu’il a fait feu sur un hologramme.
Le chef du Contrôle lui offre alors un contrat : tout oublier et entrer dans le Corps d’élite qui contrôle les furets, ses qualités remarquables justifiant cette promotion.
Le héros refuse, se retrouve à la rue et devient clochard dans une « nécrozone ».

Le roman aurait pu se diriger ensuite vers une issue de combat, mais « la vie étant ce qu’elle est », comme le dit J.-P. ANDREVON, le furet appelle O’NEIL et abandonne ses rêves de révolution. Il reprend son « boulot » et peut ainsi financer la cryogénisation de JOS, même s’il ne croit pas vraiment à la possibilité de ressusciter un jour l’amour de sa vie.

CONCLUSION

Dystopie du contrôle social, poussé jusqu’à l’extrême limite de la gestion de la durée de l’existence humaine, le roman n’échappe pas au désenchantement.
Dans les années 80, les rêves de mai 68 sont déjà loin. Contre l’assurance d’obtenir santé et sécurité, les populations acceptent de croire aux discours démagogiques et de renoncer à l’exercice de leur liberté. Le « poulailler » peut, à ce prix, préserver sa stabilité sociale et qu’importe si quelques « furets » prélèvent sur la masse le quota des membres en surplus…
Sous les sarcasmes et la satire, le désespoir n’est pas loin.

ADAPTATIONS

TV

A noter que ce livre a été adapté en 1994 pour la télévision sous le titre « Le travail du furet ». Réalisation de Bruno Gantillon.

BD

 

Les Chroniques de Centrum

Tome 1 : Le Travail du Furet (2004)
Tome 2 : Le Furet et la colombe (2005)
Tome 3 : Le Furet montre les dents (2007)

Scénario : Jean-Pierre Andervon

Dessins et couleurs : Afif Khaled

Éditeur Soleil Productions

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