LES MONADES URBAINES | Robert SILVERBERG

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Publié dès 1971, le roman de Robert SILVERBERG est l’un des plus remarquables ouvrages, classé dans la science-fiction, qui traite de la surpopulation.

Le panorama urbain archétypal qu’il propose inspirera les nombreux écrits ultérieurs traitant de ce thème.

Le récit se compose de sept chapitres, qui ont d’ailleurs été publiés séparément dans des revues spécialisées aux Etats-Unis, avant la publication du roman dans son intégralité.

Le premier chapitre introduit le sujet et décrit le système des monades, les suivants abordent, au travers du vécu et du ressenti de certains héros récurrents, les différentes réactions provoquées par le mode de vie « urbmonadial ».

CHAPITRE I

En l’an 2381, Charles MATTERN réside dans la Monade Urbaine 116, lieu du récit. Universitaire, spécialisé dans l’analyse sociologique (« socio-computeur »), il habite au 799ème étage, conformément à son statut social, dans un ensemble qui en comporte mille, sur 3 km de hauteur.

La Monade regroupe, en plusieurs unités de différents niveaux, désignées par d’anciens noms de villes (Varsovie, Rome, Shangai, Louisville, …), plus de 800.000 habitants. Avec ses voisines, elle forme une « Constellation » atteignant 40 millions d’individus.

Sur la surface de la Terre, l’ensemble des constellations correspond à une population mondiale de 75 milliards d’habitants.

Charles s’en réjouit : « Dieu soit loué ! Il n’a jamais rien existé de semblable. Personne n’a jamais faim ! Tout le monde est heureux ! Il y a plein d’espaces libres ! Dieu a été bon pour nous. » (p 17)

Les citations utilisées dans cette note sont issues de la traduction française de 1974 publiée aux Editions J'ai Lu sous le n° 997.

L’objectif ultime reste la procréation et l’homme comblé doit pouvoir présenter une famille nombreuse, très nombreuse. Pour cela, les rapports sexuels sont ouverts à tous et toutes, les portes ne sont pas fermées et les hommes vont, surtout la nuit, « en promenade nocturne », d’appartement en appartement pour s’accoupler avec les épouses consentantes de leurs semblables. Il s’agit de croître et de se multiplier, selon une injonction divine :

« Et ainsi nous continuons à nous multiplier dans la joie. Notre population augmente de 3 milliards par an, et nous nourrissons et logeons tout le monde. » (p 27)

Le bonheur est à ce prix, la Monade résume la totalité de la vie de ses habitants :

« Pourquoi sortir de la Monade ? Pourquoi soupirer après les forêts et les déserts ? Monade Urbaine 116 contient assez d’univers pour nous tous. »  (p 27)

Pour décrire ce monde, proche de la ruche ou de la fourmilière, l’auteur utilise un procédé d’écriture courant, la visite d’un personnage extérieur qui pose des questions et s ‘étonne comme s’étonne le lecteur. Ici le visiteur vient de Vénus où les colons ont fait un choix très différent, se contenter de 40 millions d’habitants pour l’ensemble de la Planète.

Bien sûr, certains résidents de la Monade ne supportent plus l’enfermement et la proximité. Ils deviennent des « anomos » et sont, sans pitié, éliminer. Précipités dans les vide-ordures, ils rejoignent les déchets recyclés dans les fondations de la tour. La sentence d’anéantissement est saluée par un slogan sans appel : « qu’ils dévalent la chute ! ».

Une fois le cadre installé, dans les vingt premières pages, les intrigues secondaires peuvent se dérouler dans chacun des chapitres suivants. L’auteur précise ainsi les contours de l’univers « monadial » en en analysant les multiples facettes et en révélant ses obsessions personnelles et celles de son époque.

CHAPITRE II

Une très jeune mariée (14 ans), encore sans enfant, ne veut pas quitter la Monade 116, celle de sa naissance. Excédé, son mari obtient qu’elle soit « traitée », donc normalisée. Elle accepte, après cette modification psychique, de partir afin d’occuper une nouvelle entité, récemment construite.

La croissance continue de l’urbanisation est donc assurée et l’érection de nouvelles monades devrait à terme conduire la terre à compter 100 milliards d’habitants !

Pour nourrir cette population, les territoires non construits sont occupés par de gigantesques fermes automatisées, gérées par des paysans élevés dans leur propre culture archaïque.

Zones rurales et monades urbaines se complètent ainsi dans le meilleur des mondes.

CHAPITRE III

Dillon, musicien de 17 ans se produit, au sein d’un groupe « cosmique », en tournée dans toute la Monade. Cela le mène dans les étages inférieurs qui ont besoin plus que d’autres, de distraction et de « décompression psychique ». Selon les niveaux et donc les classes sociales, la réception du spectacle est différente. Les préjugés de classe demeurent, même dans un avenir futuriste.

« Dans les niveaux inférieurs, les pauvres reçoivent physiquement. Aux éclairs de couleurs et aux sons sauvages, c’est tout leur corps qui répond (…). Dans les cités supérieures où l’usage de l’intelligence est non seulement toléré, mais recherché, ils entrent activement dans le spectacle, sachant que plus ils y apporteront plus ils en retireront. »   (p 72/73)

Le musicien vit une expérience psychédélique, sous drogue, reflet des années 70, époque de rédaction du roman. Il devient une « monade urbaine » à lui tout seul et trouve cela beau, avant de « redescendre », quand la drogue ne fait plus effet, et de douter, peut-être.

CHAPITRE IV

Un historien, Jason, est très attiré par l’étude des civilisations anciennes et par les conditions de transformation de la société vers le stade présent, celui des Monades. Il doute parfois de l’excellence de la solution trouvée, mais garde son sang froid, car sinon, « ils le jetteraient dans la chute et récupéreraient sa masse en énergie » (p 88).

Jason aime Mamelon Kluver, personnage féminin récurrent que l’on retrouve dans chacun des chapitres, avec son époux Sigmund, prédisposé à devenir l’un des maîtres de la Monade. Jason copule avec des femmes de niveaux inférieurs au sien, c’est sa seule audace. Sa femme, Micaela, le méprise pour son manque d’ambition et supporte mal la « frustration sociale » que cela induit.

Plongé dans l’analyse des sociétés disparues, Jason retrouve les sentiments anciens, jalousie, lâcheté, envie, comme son épouse d’ailleurs.

Même dans le monde des Monades, les ressorts primitifs de la vie en société existent bien qu’ils soient dissimulés.

CHAPITRE V

On retrouve Sigmund, le jeune ambitieux de 15 ans, brillant et promis à un bel avenir, mais qui reste, en son for intérieur, un « petit garçon ».

Utilisé pour ses capacités intellectuelles par les dirigeants, il vit mal sa condition de « conseiller des Princes ». Confronté au mode de vie des « puissants », à leur élitisme décomplexé et leur appétit de jouissance gratuite, il ne peut faire montre de l’aisance nécessaire. Face aux orgies, il demeure un collaborateur zélé mais rigide.

CHAPITRE VI

Micael, technicien de maintenance, rêve du « monde d’avant » et souhaite sortir de la Monade pour découvrir la Nature, la Mer, les ruines des villes anciennes.

Il parvient à quitter l’ensemble urbain et découvre une nature totalement domestiquée où les robots gèrent d’immenses territoires appartenant aux fermes agricoles chargées d’approvisionner les monades.

Il est capturé par les habitants d’une commune rurale et assiste à leurs rituels. Cette civilisation, totalement opposée à celle d’où il vient, le perturbe gravement. Aidé par Artha, une jeune femme qui parle sa langue car elle est chargée de la négociation avec les Monades, il échappe au village et décide de réintégrer sa cité verticale. Mais il n’est pas accepté. La Monade le détruit car le retour des rebelles n’est pas possible.

« Le voyage est terminé. La source de danger a été anéantie. La monade a pris les mesures protectrices nécessaires. Un ennemi de la civilisation n’est plus. » (p 216)

CHAPITRE VII

Le jeune prodige Sigmund descend dans les étages pour découvrir les classes inférieures. Il tente d’avoir des rapports sexuels avec une épouse d’ouvrier mais il en est incapable. Les fractures sociales existent aussi dans les monades urbaines.

Il se drogue et se réveille dans la Cité des artistes chez le musicien Dillon. En pleine « descente », après l’extase fournie par les stupéfiants, son monde lui apparaît hideux, même si aucune alternative n’est envisageable.

« Bien sûr, vous pouvez dévaler la chute, ou vous enfuir dans les communes agricoles, mais ce ne sont pas des alternatives censées. C’est pourquoi on reste ici. » (p 226)

Malgré ses efforts, Sigmund doute. Il fait appel à la religion, à un conseiller psychologique. Il envisage même la « normalisation psychique ».

Rien ne le convainc. Il fait le tour de ses amis et relations, ceux que le lecteur a découvert dans les différents chapitres, tous plus ou moins réfractaires à l’ordre établi dans les monades.

Il leur fait ses adieux, monte au millième étage et saute dans le vide.

Quant à elle, la Monade demeure, identique à elle-même :

« La vie continue. Dieu soit loué ! Une nouvelle journée radieuse commence. » (ultime phrase du roman, p 245)

CONCLUSION

Robert SILVERBERG propose un mode extrême d’urbanisation conforme aux préceptes des églises évangéliques (procréer et se multiplier) et représentatif des obsessions de la jeunesse de son époque (libération sexuelle totale, musique et canons artistiques nouveaux, usage libre des drogues, recherche du bonheur,…).

Il confronte sa construction aux données sociologiques du passé et les sentiments d’autrefois aux situations nouvelles. Chacun des chapitres permet de mettre en perspective les différents éléments de frustration induits par le mode de vie monadiale : peur de la nouveauté, désir de création sans limites, envie, jalousie, colère, haine mais aussi ambition, gestion du doute et du besoin d’échapper à l’existant, …

Toutefois la société « urbmonadiale » décrite par l’auteur n’échappe pas aux modalités sociétales de l’Amérique des années 70. Les classes sociales dictent toujours leur loi et imposent une utilisation de l’espace très codifiée (les dominants au sommet et les dominés dans les soutes). La libération sexuelle repose en fait sur une véritable et traditionnelle misogynie et les « promenades nocturnes » restent exclusivement masculines. Le refus de l’équilibre social et les interrogations sur le sens de la vie conduisent toujours à la normalisation par les traitements psychiatriques, voire à l’élimination plus brutale (prison) ou définitive des déviants.

Même si la structure architecturale dépeinte est novatrice, les ressorts de fonctionnement de l’univers des monades restent ceux d’une époque, celle de l’auteur.

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